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Ancienne abbaye de Boulancourt

Dossier IA52001000 réalisé en 2015

L’origine de Boulancourt (52-com. Longeville-sur-la-Laines) n’est pas bien assurée. Les libéralités de Philippe, évêque de Troyes, auraient permis de fonder là en son diocèse une maison de chanoines réguliers de l’ordre de saint Augustin vers 1095, que l’on plaça dans la dépendance de l'abbaye Saint-Pierremont (54-com. Avril), au diocèse de Metz, elle-même fondée depuis peu (vers 1090). Pour contenir les tentatives d’indépendance peut-être liées à l’influence croissante de l’ordre cistercien, Constantin, abbé de Saint-Pierremont, et ses chanoines consentirent à ériger Boulancourt en abbaye en 1141. Un certain relâchement, aggravé par l’éloignement, incita l’évêque de Troyes Henri de Carinthie à réformer l’abbaye selon des statuts proches de Cîteaux. Par l’intermédiaire de l’évêque, ancien moine de Morimond faut-il le rappeler, Boulancourt fut cédée à saint Bernard en mars 1150 et affilée à Clairvaux, qui en fit sa 59e fille. Le premier abbé cistercien, Martin, fut envoyé de Clairvaux avec un groupe de moines par saint Bernard. À cette occasion fut réglé le sort de la communauté féminine voisine, qui semble avoir co-existé de longue date. L’existence de cet établissement des ”Dames de Boulancourt” (simples converses d’abord comme le dit Roussel ?) ne semble pas être remise en cause pour la période augustine, véritable parthénon, si bien que tous les auteurs lui ont prêté continuité une fois la réforme cistercienne établie, notamment en raison de la présence de parentes de saint Bernard, Emeline, sa sœur et Asceline, sa nièce. À la suite de dissensions internes, ces dernières durent rentrer dans leur monastère d’origine, Poulangy (52), qui avait embrassé la réforme cistercienne en 1147 en se plaçant dans la filiation de Tart. Assainie et avec Asceline rétablie à sa tête, cette communauté aurait survécu et perduré jusqu’au XVIe siècle, époque de sa suppression. Cette version, pour plausible qu’elle soit, s’accorde pourtant mal avec les us cisterciens, comme le remarque à juste titre J.-M. Canivez ("Boulancourt", Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 10, Paris, 1938, col. 53-55) : « puisqu’il était contraire aux statuts de Cîteaux d’admettre des femmes à proximité des monastères d’hommes, ces moniales ne purent demeurer en ces lieux et le monastère a laissé peu de souvenirs ». Contre l’opinion générale par ailleurs nullement étayée, on se rangera derrière ce critique et prudent avis, n’admettant pas le Lieu des Dames de Boulancourt au sein des établissements de moniales cisterciennes.

Bénéficiant de l’aura de saint Bernard, Boulancourt fut bien doté, notamment par l’évêque de Troyes Henri de Carinthie et son successeur Mathieu —tous deux inhumés à l’abbaye en 1169 et 1180—, mais aussi par les seigneurs de la région, les Broyes, Joinville, Brienne ou encore Villehardouin. L’abbaye aurait compté jusqu’à 200 moines au cours du XIIIe siècle. Le nombre peut paraître excessif mais, au XIVe siècle, l’abbé de Clairvaux statua sur les effectifs des abbayes de sa filiation ; il limita celui de Boulancourt à 160 : « nos abbas Clarevallis, de consilio abbatis et seniorum Bullencuriae, statuimus ut in eadem domo numerus 160 (sic) personarum nullatenus augeatur » (Ch. Lalore, "Cartulaire de l’abbaye de Boulancourt de l’ancien diocèse de Troyes", Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube, t. 33, 1869, p. 26). Le temporel fut à l’image de ce développement, qui compta jusqu’à 15 granges à la fin du XIIIe siècle, non compris les relais urbains (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155200600NUCA). Fort de son demi-siècle d’existence à l’arrivée des cisterciens, Boulancourt disposait déjà d’une assise domaniale significative, détaillée dans la lettre que l’évêque de Troyes envoya à saint Bernard en 1152 au sujet de l’affiliation (AD52, 19J10, f.25-26) : outre son vaste enclos entre Laines et Voire, où se trouvaient les granges du Désert, des Dames et sans doute aussi Boutefer, on y relève les granges de Froide-Fontaine (10-com. Vallentigny), Perthe-en-Rothière (auj. 10-Perthes-lès-Brienne), Perthe-Aymon (10-com. Chavanges) et Perthe-Sèche (10-com. Yèvres-le-Petit), assez proches de l’abbaye et formant la première couronne. L’emprise de la vénérable abbaye du Der (52- Montier-en-Der) et de la Chapelle-aux-Planches (52-com. Puellemontier) transparaît ici, aucun domaine n’ayant pu être créé dans sa direction (nord-est). Trois autres granges un peu plus éloignées (20 km env.) complétaient alors le temporel : Domprot (51-com. St-Ouen-Domprot), le Breuil (10-com. Unienville), récemment achetée aux prémontrés de Beaulieu, et le Der ou Rouge-Grange (10-com. Pel-et-Der) reçue de Robert de Pel en 1145 et qui sera déplacée à Saint-Léger-sous-Brienne en 1186 où elle prendra les noms de Neuville et Puteville. Si la bulle pontificale d’Adrien IV reprend intégralement cette liste pour l’année 1155 avec quelques précisions (AD52, 3H1), il n’en est plus de même en 1173, où la situation a évolué. La bulle d’Alexandre III (AD52, 3H1), comme celle d’Innocent III d’ailleurs (1198), ne fait plus mention de Domprot, qui disparaît alors des archives de l’abbaye à la suite de sa vraisemblable aliénation. La cure de ce village étant à la nomination de l’abbé de Montcetz à partir de 1259, il possible que la grange ait été cédée aux prémontrés dans le courant du 3e quart du XIIe siècle. Domprot abandonnée et Rouge-Grange rapprochée, le temporel semble alors en voie de recentrage autour de la vaste plaine de confluence entre Voire et Aube, mais d’autres granges apparaissent peu après, plus éloignées cette fois : Arlette (10-com. Arsonval), constituée à partir de 1170, la Neuve-Grange de Morancourt (52), à partir de 1191, Taillebois (10-com. Vallentigny), achetée elle aussi aux prémontrés de Beaulieu endettés en 1192 pour le prix de 315 £. À l’exception de cette dernière dont la localisation résulte de l’opportunité de l’achat, les deux autres ouvrent une période d’implantation lointaine, souvent en relation avec des productions ou ressources spécifiques. De fait, Arlette fut en partie consacrée à la vigne. De même, Boulancourt prend part à la production métallurgique à la suite du don par le comte de Champagne Henri le Libéral d’une forge à Neuville-aux-Forges (auj. 52-Laneuville-à-Rémy) près de Wassy en 1158 (J. Benton et M. Bur, Recueil des actes d’Henri le Libéral, I, 2009, n°120, p. 162), don augmenté de 150 jugères de terres et bois en 1181. En 1226, Boulancourt reçoit du seigneur d’Arzillières d’importants biens à Coole (51), aux lieux disparus du Mesnil et de Jouy, auxquels il ajoute en 1235 des revenus en dîmes. D'après Lalore (Cartulaire de Boulancourt, op. cit. p.59) qui évoque un procès avec ses descendants en 1400, ce domaine éloigné de 35 km atteignait une superficie de 700 journaux environ, soit un peu moins de 250 ha. Ce fut la principale acquisition de l’abbaye au XIIIe siècle, mais elle ne survécut sans doute pas à la guerre de Cent Ans. Le temporel s’orienta parallèlement vers les acquisitions de maisons urbaines (relais, refuges, hôtels) et rurales (petits domaines), moulins, droits et revenus, voire d’hommes et de seigneuries. Mention particulière doit être faite de la grange de Meixericourt (51-com. Margerie-Hancourt), que Boulancourt acheta peu avant 1197 aux prémontrés de la Chapelle-aux-Planches, en difficultés financières. Dès 1198 cependant, le comte de Champagne Thibaut III l’en dessaisit au profit du prieuré clunisien de Margerie (Arbois de J., Hist. comtes Champ., V, n°479, p. 16). Boulancourt aura donc bien possédé cette grange, mais une année seulement. Parmi les acquisitions modernes (gagnages divers), on retiendra surtout la ferme d’Heurtebise (10-com. Arsonval) créée en 1514 par démembrement de celle d’Arlette et par le bail d’une partie de ses terres qui prévoyait d’y construire une grange. Au total, Boulancourt aura développé un temporel d’abord de proximité axé sur les vallées de la Voire et de ses affluents, complété par quelques implantations plus isolées dans la plaine crayeuse au nord-ouest, au contact de la vallée de l’Aube baralbine au sud et sur les confins barrois de la dépression dervoise à l’est, sans oublier les pied-à-terre des villes épiscopales de Troyes et Châlons.

Si l’on excepte les aliénations (Le Breuil, Domprot ?, Meixericourt), Boulancourt disposait toujours, au moment du partage des menses de 1692, de l’essentiel de ses anciennes granges, qu’elles fussent encore le siège de fermes ou simplement de terres : seuls les anciens domaines de Perthe-Aymon et de Coole ne sont plus mentionnés. D’autres, comme Taillebois ou Arlette, ont été remplacés par des fermes issues de leur démembrement. Quant à Perthe-en-Rothière, elle fut progressivement transformée en village, l’abbaye n’en gérant plus que la seigneurie. L’abbaye perdra encore la Neuve-Grange (Morancourt) au milieu du XVIIIe siècle, la feuille ”Joinville” de la carte de Cassini, levée entre 1758 et 1762, ne l’indique déjà plus. Passée la Révolution, seules les fermes proches ont subsisté et, pour certaines jusqu’à une date récente puisque les derniers bâtiments de Froide-Fontaine se sont écroulé en 1982 et ceux de Boutefer en 1995, où une vaste grange était encore visible deux ans auparavant.

Comme d’autres abbayes voisines, Boulancourt n’a pas été épargnée par la guerre de Cent Ans. Elle fut même désertée pendant 22 ans à la fin du XIVe siècle (entre 1367 et 1390 d’après Lalore), période pendant laquelle furent détruites des granges, comme Perthe-Sèche. Au retour des moines, l’abbaye endommagée fut restaurée, et la vie régulière rétablie mais les effectifs avaient considérablement chuté. On n’y comptait que 8 religieux et deux novices lorsque la Commende y fut introduite, en 1617, date de la prise de bénéfice du premier abbé Ferry de Choiseul, qui céda sa place à son frère en 1630. De nombreux conflits émailleront les relations entre la communauté et les abbés commendataires au sujet des charges dues par ces derniers mais non honorées. En témoigne l’état de l’abbaye, selon le rapport qu’en fit dom de la Hupproye, prieur de Trois-Fontaines, le 10 mars 1686 : « Nous aurions visité les bastiments de la ditte abbaie dans lesquelles nous aurions trouve beaucoup de reparations et entr’ autres dans le dortoir lequel menace d’une grande ruine, le pave d’iceluy estant presque perçé enfoncé partout, tellement que les Religieux sont en un danger evident (…) le pignon dudict dortoir qui regarde le midi est presque tout ruiné (…) la toicture dudict dortoir est aussy en très meschant estat (…) l’entrée du choeur ou la pluie a gasté la muraille, il y a aussy beaucoup de ruines du costé des collatérauls en entrant dans ladicte église et Mr l’Abbé a fait faire une cloison de bois avec du carrelage et de la terre, il y a aussy ruiné deux chapelles qui sont du mesme costé droict de l’église dont il a pris la matériaux pour s’en servir pour son bastiment (…). Nous estant ensuitte transporté dans le cloistre nous aurions remarqué qu’il y a un grand danger du costé du midi lequel menace d’une ruine totalle, la voute s’estant beaucoup escartez (…) nous avons aussy remarqué que l’escalier qui va du cloistre au dortoir est en mauvais estat » (AD10, 3H187). En 1720, les revenus de la mense abbatiale se montaient à 5000 £ contre seulement 3000 £ à la mense conventuelle. À la Révolution, l’abbaye fut vendue comme bien national et adjugée le 2 mai 1791 au citoyen Oudot, marchand à Wassy et ancien curé, pour 19200 £, non compris le logis abbatial. L’église fut démolie en 1797 et les bâtiments claustraux passèrent à la famille de Moncey en 1800 qui en firent une demeure bourgeoise. Après la mort du fils héritier en 1846, tous les bâtiments furent détruits.

Du site de l’abbaye, il ne reste presque rien aujourd’hui que le moulin sur la Laines (ill. IVR21_20155200565NUCA) et, un peu plus haut, le logis abbatial.

Moulin :

Le moulin est constitué de deux bâtiments accolés, l’un au sud dans l’Aube et l’autre au nord en Haute-Marne, l’ensemble enjambant la rivière. Au XIXe siècle, seule existait la partie nord à pan de bois, qui a été fortement remaniée à la suite de la construction à la fin du même siècle (ou au début du suivant ?) de la partie sud en brique sur 4 niveaux. La jonction des deux bâtiments a entraîné l’ajout d’un niveau sur la partie nord, d’un bief sous le bâtiment sud et le couvrement de la chute et des roues. Les deux parties étaient partagées entre machineries et habitations. Juste à côté subsiste une grande grange qui dut appartenir à la basse-cour, figurant au cadastre de Longeville (AD52, 3P2/294-14, s.d., XIXe s., section E3).

Logis abbatial :

Un peu plus haut encore, à 50 m, on peut voir un édifice, dans son enclos avec dépendances, qui n’est autre que l’ancien logis abbatial. Bien qu’il ait été assez remanié, notamment au niveau des ouvertures, il a conservé divers éléments du XVIIIe siècle comme les portails, certaines fenêtres en façade nord, les chaînages d’angles. Les baies, au nombre de six par façade, non compris les portails, ont été partiellement réduites voire obstruées. Le toit à croupes est aujourd’hui couvert de tuiles mécaniques, toutefois agrémenté de lucarnes. L’ordonnancement général du bâtiment correspond bien aux plans et élévations qui ont été dressés en 1719 par l’architecte (AD52, 3H15, ill. IVR21_20155200601NUCA et IVR21_20155200602NUCA) : ces documents présentant plusieurs variantes, il s’agit donc de projets. La proposition à deux niveaux n’a pas été retenue. Si les dépendances ouest sont encore partiellement identifiables dans le hangar actuel, celles qui fermaient la cour au levant ont été détruites. Comme le rappelle le marché pour sa reconstruction, du 24 décembre 1721, « l’ancienne maison abbatiale étant sous le dortoir, et presque contiguë, et tombant en ruines… pour y remédier, pour rendre le logement plus sain, plus commode et plus proche de l’église, a été convenu de le transporter dans le champ du moulin, entre l’église et la chapelle Sainte-Asceline, dont la face sera au midi, avec grange, écurie et autres dépendances, et cour dont la contenance, y compris le jardin, sera de 39 toises de long, sur 22 et demie de large. Les religieux requis par Jean de Catalan, évêque de Valence, abbé de Boulancourt, s’engagent à faire reconstruire l’abbatiale dans l’espace de quatre ans, conformément au mémoire et plan de Simon Dumoyer, architecte à Troyes. L’abbé fournira pour sa part 3686 £, et abandonnera aux religieux les matériaux et l’emplacement de l’ancienne abbatiale. » (Lalore, op. cit., p. 30, d’après le cartulaire).

Bâtiments conventuels et église abbatiale, d’après les visites du XVIIIe siècle :

Avant que cette maison ne soit construite, le logis abbatial se situait donc au contact de l’aile des moines. Aucun plan de l’abbaye proprement dite ne nous est malheureusement parvenu. Seule la planche cadastrale (ill. IVR21_20155200603NUCA) permet de localiser très précisément l’enclos et une partie des bâtiments claustraux avant leur destruction, et de visualiser les descriptions tirées des rapports des visites, qui ont été effectuées à l’abbaye en 1719 et 1744. Il faut rappeler ici la morphologie du site : l’abbaye était située sur le versant de la vallée de la Laines (adret), suivant un étagement répondant au dénivelé d’une dizaine de mètres tout au plus. Par chance, comme à Hautefontaine, la planche cadastrale donne un relevé de grande qualité, pour lequel l’arpenteur n’a pas hésité à pousser le souci du détail jusqu’à représenter les contreforts du cloître et des bâtiments sans doute d’origine médiévale (aile des moines). On peut alors suivre le procès-verbal de la visite qu’y mena en 1719 dom Guyton, religieux de Clairvaux, en qualité de commissaire de Boulancourt : « le dortoir a été rebaty en 1712 par le sieur Bouchardon, architecte demeurant à Chaumont en Bassigny ; il comprend neuf cellules, on peut neamtmoins n’en compter que sept parce que l’une sert de cabinet à dom prieur, et l’autre de cabinet à dom cellerier. (…) à la charterie [voisine de la dernière cellule du dortoir] est un coffre de bois où sont les tiltres de la maison (…) le logis d’hotes est voisin du dortoir, sa face est au midy, la fenestre du courroir est au couchant (…) » [1e chambre sur la cuisine, 2e au-dessus du réfectoire, 3e sur l’escalier et l’entrée des lieux réguliers, 4e au-dessus de la salle comme la 5e, chambre basse proche l’escalier du cloitre au dortoir et au logis d’hôtes qui est au-dessus du dortoir, jour au midi), réfectoire, cuisine avec un puits, salle des hôtes] « sous l’allée du cloitre qui est au couchant, on y place un grand filet qui sert à pescher. Entre le chapitre et l’allée sous le dortoir qui conduit au jardin est un lieu vouté qui servoit d’école autrefois, qui aujourd’huy sert pour la dépense — auprès est encore un lieu vouté ou on retire des pierres et autres matériaux. Entre le chapitre et l’église est la cave, qui pourroit plus décemment avoir son entrée par le terrain qui est au devant du dortoir que dans le cloitre. Il y a à la cave dix huit pièces de vin d’arsonval, cinq pièces de rissey, et quatre de saint léger près brienne. (…) La ménagerie est un appartement atenant la porte d’entrée. La femme qui y demeure a soin d’ouvrir et fermer la porte de l’abbaye. Cette femme est veusve et de l’âge de plus de cinquante ans, elle prend aussy le soin de faire les lessives pour le commun et le particulier de l’abbaye, elle nettoye la vaisselle, elle a soin aussy des vaches qui sont aujourd’huy au nombre de trois, et des cochons au nombre de deux, des dindons au nombre de neuf, des poules et poulets. (…) Entre la ménagerie et l’escalier qui conduit à la maison est un puits sans margelle ou les gens du dehors viennent puiser de l’eau ; au milieu de la cour est un colombier. Au bas de la cour près de la rivière de Lene sont les écuries (…) à l’ospect (?) du dortoir au-delà de l’enclos qui est raccourcy aujourd’huy est une vigne qui appartient aux religieux de l’abbaye de Boulancour, elle est de cinq journaux et demy (…) au devant du dortoir a cent pas environ de distance est une grange en dedans l’abbaye ou est le pressoir. » Les terres dites de l’Enclos contenaient 12 j. env., le bois 6 arpents à couper chaque année. « La communauté jouit d’un verger qui est hors de l’enclos de l’abbaye atenant l’église du coté du couchant (…) Le logis abbatial est au bout du dortoir des religieux, la face au midy un peu sur le couchant, il avance dans la cour plus que le dortoir d’environ dix pieds, cette face est toute de mauvaises pierres et blocailles. Le pignon au levant est de blocaille depuis le rez de chaussée jusqu’au premier etage, le reste jusqu’au toit est de bois de charpente. Le derrier (?) du logis qui fait face au septentrion est de bois de charpente du rez de chaussée au toit : cette face est malsaine et humide parce que le terrain distant d’une toise du dit logis est plus élevé que les fenestres du second etage. Le pignon au couchant du dit logis abbatial touche le bout du dortoir des religieux mais bien plus bas, le rez de chaussée du dortoir étant élevé des vingt huit marches qui de la cour conduisent au cloitre » (AD10, 3H187).

Lors de son voyage en Champagne, 25 ans plus tard, dom Guyton fit étape à Boulancourt le 7 juillet 1744 et y constata une amélioration générale de la situation : «on monte de la cour au cloitre un long escalier de pierre à balustrade de fer (…). Les cloîtres sont bons, voûtés, blanchis, riants ; (…) le chapitre est voûté singulièrement : il y a six pilliers, dont les deux premiers sont quarrés, les quatre autres sont ronds, mal en ordre (…) ; dans l’allée de la collation, on y voit des pierres rondes pour l’eau du mandatum le jeudy saint et samedys. La cuisine auprès [du réfectoire] qui n’est point voûtée. Il y a un puits ; faut monter du cloitre à l’église plusieurs marches, près desquelles, dans le cloitre, est une arcade dans la muraille, qui semble être un tombeau. (…) Ils ont une vigne dans leur enclos, qui n’est pas fermé de murailles, le pays ne donnant point de pierres. Le jardin est beau, grand, des petites loges, de grands canaux, et la rivière. Le logis abbatial est éloigné » (Dom Guyton, "Voyage littéraire de Dom Guyton en Champagne (1744-1749)" [par Ulysse ROBERT et Édouard de BARTHÉLEMY], Paris, 1890, p. 63-66).

De toutes ces descriptions nécessairement succinctes, le sanctuaire est souvent absent. L’église abbatiale primitive (fin XIe - début XIIe s.), qui n’a pas laissé de traces, fut reconstruite dans le courant du XIIIe siècle en craie. Endommagée à la fin du XIVe s., la nef ne fut cependant réédifiée que deux siècles plus tard, à partir de 1588, tandis que le chœur gothique, « de belle architecture ogivale primitive », subsista jusqu’à sa démolition en 1797. L’abbé Lalore rapporte les propos introductifs du rédacteur du cartulaire du XVIIIe siècle, qui qualifiait l’église de ”basilique, si elle n’eût été détruite, puisqu[‘il en a vu] un collatéral élevé jusqu’aux voûtes, et que les fondations en subsistent jusque sur la rue et dans le verger. L’aile du croison (sic), au midi, a été abattue en 1772 ; une chapelle du collatéral, dédiée à saint Jean-Baptiste, sert de sacristie ; la seconde, dédiée à saint Étienne, a été abolie entièrement pour finir le dortoir » (Lalore, op. cit., p. 29). Enfin, T. Pinard, témoin d’une partie des vestiges vers 1848, livre quelques compléments : « L’église de cette communauté, beau monument du XIIIe siècle, comptait cinq nefs. (…) Il restait encore debout, dans ces derniers temps, une seule face du cloître ; elle faisait vivement regretter les autres parties déjà détruites. Les sept ouvertures ogivales dont cette dernière se composait, se divisaient, les unes en arcades trilobées avec une rosace à six feuilles dans l’amortissement, les autres en arcades à plein cintre avec une triple porte au sommet. La voûte divisée par des nervures arrondies était soutenue par des colonnettes d’une grande élégance, couronnées de chapiteaux variés dans leur composition. Nous vîmes aussi, dans la seule promenade que nous fîmes à Boulancourt, une vaste salle voûtée dont le style était ogival. Elle avait été construite pour tenir le chapitre » (T. Pinard., "Notre-Dame de Boulancourt", Revue archéologique, t. IV, 1847-48, p. 476-477 ).

Genre de chanoines réguliers, de cisterciens
Vocables Notre-Dame
Appellations Boulancourt
Destinations abbaye, demeure
Parties constituantes non étudiées moulin
Dénominations abbaye
Aire d'étude et canton Montier-en-Der
Adresse Commune : Longeville-sur-la-Laines
Lieu-dit : Boulancourt
Adresse : D 174A
Cadastre : 2016 ZO 17, 86, 93 site abbaye : parcelles 86 et 93 moulin : parcelle 17

L’origine de Boulancourt (52-com. Longeville-sur-la-Laines) n’est pas bien assurée. Les libéralités de Philippe, évêque de Troyes, auraient permis de fonder là en son diocèse une maison de chanoines réguliers de l’ordre de saint Augustin vers 1095, que l’on plaça dans la dépendance de l'abbaye Saint-Pierremont (54-com. Avril), au diocèse de Metz, elle-même fondée depuis peu (vers 1090). Pour contenir les tentatives d’indépendance peut-être liées à l’influence croissante de l’ordre cistercien, Constantin, abbé de Saint-Pierremont, et ses chanoines consentirent à ériger Boulancourt en abbaye en 1141. Un certain relâchement, aggravé par l’éloignement, incita l’évêque de Troyes Henri de Carinthie à réformer l’abbaye selon des statuts proches de Cîteaux. Par l’intermédiaire de l’évêque, ancien moine de Morimond faut-il le rappeler, Boulancourt fut cédée à saint Bernard en mars 1150 et affilée à Clairvaux, qui en fit sa 59e fille. Le premier abbé cistercien, Martin, fut envoyé de Clairvaux avec un groupe de moines par saint Bernard. À cette occasion fut réglé le sort de la communauté féminine voisine, qui semble avoir co-existé de longue date. L’existence de cet établissement des ”Dames de Boulancourt” (simples converses d’abord comme le dit Roussel ?) ne semble pas être remise en cause pour la période augustine, véritable parthénon, si bien que tous les auteurs lui ont prêté continuité une fois la réforme cistercienne établie, notamment en raison de la présence de parentes de saint Bernard, Emeline, sa sœur et Asceline, sa nièce. À la suite de dissensions internes, ces dernières durent rentrer dans leur monastère d’origine, Poulangy (52), qui avait embrassé la réforme cistercienne en 1147 en se plaçant dans la filiation de Tart. Assainie et avec Asceline rétablie à sa tête, cette communauté aurait survécu et perduré jusqu’au XVIe siècle, époque de sa suppression. Cette version, pour plausible qu’elle soit, s’accorde pourtant mal avec les us cisterciens, comme le remarque à juste titre J.-M. Canivez ("Boulancourt", Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 10, Paris, 1938, col. 53-55) : « puisqu’il était contraire aux statuts de Cîteaux d’admettre des femmes à proximité des monastères d’hommes, ces moniales ne purent demeurer en ces lieux et le monastère a laissé peu de souvenirs ». Contre l’opinion générale par ailleurs nullement étayée, on se rangera derrière ce critique et prudent avis, n’admettant pas le Lieu des Dames de Boulancourt au sein des établissements de moniales cisterciennes.

Bénéficiant de l’aura de saint Bernard, Boulancourt fut bien doté, notamment par l’évêque de Troyes Henri de Carinthie et son successeur Mathieu —tous deux inhumés à l’abbaye en 1169 et 1180—, mais aussi par les seigneurs de la région, les Broyes, Joinville, Brienne ou encore Villehardouin. L’abbaye aurait compté jusqu’à 200 moines au cours du XIIIe siècle. Le nombre peut paraître excessif mais, au XIVe siècle, l’abbé de Clairvaux statua sur les effectifs des abbayes de sa filiation ; il limita celui de Boulancourt à 160 : « nos abbas Clarevallis, de consilio abbatis et seniorum Bullencuriae, statuimus ut in eadem domo numerus 160 (sic) personarum nullatenus augeatur » (Ch. Lalore, "Cartulaire de l’abbaye de Boulancourt de l’ancien diocèse de Troyes", Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube, t. 33, 1869, p. 26). Le temporel fut à l’image de ce développement, qui compta jusqu’à 15 granges à la fin du XIIIe siècle, non compris les relais urbains (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155200600NUCA). Fort de son demi-siècle d’existence à l’arrivée des cisterciens, Boulancourt disposait déjà d’une assise domaniale significative, détaillée dans la lettre que l’évêque de Troyes envoya à saint Bernard en 1152 au sujet de l’affiliation (AD52, 19J10, f.25-26) : outre son vaste enclos entre Laines et Voire, où se trouvaient les granges du Désert, des Dames et sans doute aussi Boutefer, on y relève les granges de Froide-Fontaine (10-com. Vallentigny), Perthe-en-Rothière (auj. 10-Perthes-lès-Brienne), Perthe-Aymon (10-com. Chavanges) et Perthe-Sèche (10-com. Yèvres-le-Petit), assez proches de l’abbaye et formant la première couronne. L’emprise de la vénérable abbaye du Der (52- Montier-en-Der) et de la Chapelle-aux-Planches (52-com. Puellemontier) transparaît ici, aucun domaine n’ayant pu être créé dans sa direction (nord-est). Trois autres granges un peu plus éloignées (20 km env.) complétaient alors le temporel : Domprot (51-com. St-Ouen-Domprot), le Breuil (10-com. Unienville), récemment achetée aux prémontrés de Beaulieu, et le Der ou Rouge-Grange (10-com. Pel-et-Der) reçue de Robert de Pel en 1145 et qui sera déplacée à Saint-Léger-sous-Brienne en 1186 où elle prendra les noms de Neuville et Puteville. Si la bulle pontificale d’Adrien IV reprend intégralement cette liste pour l’année 1155 avec quelques précisions (AD52, 3H1), il n’en est plus de même en 1173, où la situation a évolué. La bulle d’Alexandre III (AD52, 3H1), comme celle d’Innocent III d’ailleurs (1198), ne fait plus mention de Domprot, qui disparaît alors des archives de l’abbaye à la suite de sa vraisemblable aliénation. La cure de ce village étant à la nomination de l’abbé de Montcetz à partir de 1259, il possible que la grange ait été cédée aux prémontrés dans le courant du 3e quart du XIIe siècle. Domprot abandonnée et Rouge-Grange rapprochée, le temporel semble alors en voie de recentrage autour de la vaste plaine de confluence entre Voire et Aube, mais d’autres granges apparaissent peu après, plus éloignées cette fois : Arlette (10-com. Arsonval), constituée à partir de 1170, la Neuve-Grange de Morancourt (52), à partir de 1191, Taillebois (10-com. Vallentigny), achetée elle aussi aux prémontrés de Beaulieu endettés en 1192 pour le prix de 315 £. À l’exception de cette dernière dont la localisation résulte de l’opportunité de l’achat, les deux autres ouvrent une période d’implantation lointaine, souvent en relation avec des productions ou ressources spécifiques. De fait, Arlette fut en partie consacrée à la vigne. De même, Boulancourt prend part à la production métallurgique à la suite du don par le comte de Champagne Henri le Libéral d’une forge à Neuville-aux-Forges (auj. 52-Laneuville-à-Rémy) près de Wassy en 1158 (J. Benton et M. Bur, Recueil des actes d’Henri le Libéral, I, 2009, n°120, p. 162), don augmenté de 150 jugères de terres et bois en 1181. En 1226, Boulancourt reçoit du seigneur d’Arzillières d’importants biens à Coole (51), aux lieux disparus du Mesnil et de Jouy, auxquels il ajoute en 1235 des revenus en dîmes. D'après Lalore (Cartulaire de Boulancourt, op. cit. p.59) qui évoque un procès avec ses descendants en 1400, ce domaine éloigné de 35 km atteignait une superficie de 700 journaux environ, soit un peu moins de 250 ha. Ce fut la principale acquisition de l’abbaye au XIIIe siècle, mais elle ne survécut sans doute pas à la guerre de Cent Ans. Le temporel s’orienta parallèlement vers les acquisitions de maisons urbaines (relais, refuges, hôtels) et rurales (petits domaines), moulins, droits et revenus, voire d’hommes et de seigneuries. Mention particulière doit être faite de la grange de Meixericourt (51-com. Margerie-Hancourt), que Boulancourt acheta peu avant 1197 aux prémontrés de la Chapelle-aux-Planches, en difficultés financières. Dès 1198 cependant, le comte de Champagne Thibaut III l’en dessaisit au profit du prieuré clunisien de Margerie (Arbois de J., Hist. comtes Champ., V, n°479, p. 16). Boulancourt aura donc bien possédé cette grange, mais une année seulement. Parmi les acquisitions modernes (gagnages divers), on retiendra surtout la ferme d’Heurtebise (10-com. Arsonval) créée en 1514 par démembrement de celle d’Arlette et par le bail d’une partie de ses terres qui prévoyait d’y construire une grange. Au total, Boulancourt aura développé un temporel d’abord de proximité axé sur les vallées de la Voire et de ses affluents, complété par quelques implantations plus isolées dans la plaine crayeuse au nord-ouest, au contact de la vallée de l’Aube baralbine au sud et sur les confins barrois de la dépression dervoise à l’est, sans oublier les pied-à-terre des villes épiscopales de Troyes et Châlons.

Si l’on excepte les aliénations (Le Breuil, Domprot ?, Meixericourt), Boulancourt disposait toujours, au moment du partage des menses de 1692, de l’essentiel de ses anciennes granges, qu’elles fussent encore le siège de fermes ou simplement de terres : seuls les anciens domaines de Perthe-Aymon et de Coole ne sont plus mentionnés. D’autres, comme Taillebois ou Arlette, ont été remplacés par des fermes issues de leur démembrement. Quant à Perthe-en-Rothière, elle fut progressivement transformée en village, l’abbaye n’en gérant plus que la seigneurie. L’abbaye perdra encore la Neuve-Grange (Morancourt) au milieu du XVIIIe siècle, la feuille ”Joinville” de la carte de Cassini, levée entre 1758 et 1762, ne l’indique déjà plus. Passée la Révolution, seules les fermes proches ont subsisté et, pour certaines jusqu’à une date récente puisque les derniers bâtiments de Froide-Fontaine se sont écroulé en 1982 et ceux de Boutefer en 1995, où une vaste grange était encore visible deux ans auparavant.

Comme d’autres abbayes voisines, Boulancourt n’a pas été épargnée par la guerre de Cent Ans. Elle fut même désertée pendant 22 ans à la fin du XIVe siècle (entre 1367 et 1390 d’après Lalore), période pendant laquelle furent détruites des granges, comme Perthe-Sèche. Au retour des moines, l’abbaye endommagée fut restaurée, et la vie régulière rétablie mais les effectifs avaient considérablement chuté. On n’y comptait que 8 religieux et deux novices lorsque la Commende y fut introduite, en 1617, date de la prise de bénéfice du premier abbé Ferry de Choiseul, qui céda sa place à son frère en 1630. De nombreux conflits émailleront les relations entre la communauté et les abbés commendataires au sujet des charges dues par ces derniers mais non honorées. En témoigne l’état de l’abbaye, selon le rapport qu’en fit dom de la Hupproye, prieur de Trois-Fontaines, le 10 mars 1686 : « Nous aurions visité les bastiments de la ditte abbaie dans lesquelles nous aurions trouve beaucoup de reparations et entr’ autres dans le dortoir lequel menace d’une grande ruine, le pave d’iceluy estant presque perçé enfoncé partout, tellement que les Religieux sont en un danger evident (…) le pignon dudict dortoir qui regarde le midi est presque tout ruiné (…) la toicture dudict dortoir est aussy en très meschant estat (…) l’entrée du choeur ou la pluie a gasté la muraille, il y a aussy beaucoup de ruines du costé des collatérauls en entrant dans ladicte église et Mr l’Abbé a fait faire une cloison de bois avec du carrelage et de la terre, il y a aussy ruiné deux chapelles qui sont du mesme costé droict de l’église dont il a pris la matériaux pour s’en servir pour son bastiment (…). Nous estant ensuitte transporté dans le cloistre nous aurions remarqué qu’il y a un grand danger du costé du midi lequel menace d’une ruine totalle, la voute s’estant beaucoup escartez (…) nous avons aussy remarqué que l’escalier qui va du cloistre au dortoir est en mauvais estat » (AD10, 3H187). En 1720, les revenus de la mense abbatiale se montaient à 5000 £ contre seulement 3000 £ à la mense conventuelle. À la Révolution, l’abbaye fut vendue comme bien national et adjugée le 2 mai 1791 au citoyen Oudot, marchand à Wassy et ancien curé, pour 19200 £, non compris le logis abbatial. L’église fut démolie en 1797 et les bâtiments claustraux passèrent à la famille de Moncey en 1800 qui en firent une demeure bourgeoise. Après la mort du fils héritier en 1846, tous les bâtiments furent détruits.

Période(s) Principale : 18e siècle , (?) , (détruit)

Du site de l’abbaye, il ne reste presque rien aujourd’hui que le moulin sur la Laines (ill. IVR21_20155200565NUCA) et, un peu plus haut, le logis abbatial.

Moulin :

Le moulin est constitué de deux bâtiments accolés, l’un au sud dans l’Aube et l’autre au nord en Haute-Marne, l’ensemble enjambant la rivière. Au XIXe siècle, seule existait la partie nord à pan de bois, qui a été fortement remaniée à la suite de la construction à la fin du même siècle (ou au début du suivant ?) de la partie sud en brique sur 4 niveaux. La jonction des deux bâtiments a entraîné l’ajout d’un niveau sur la partie nord, d’un bief sous le bâtiment sud et le couvrement de la chute et des roues. Les deux parties étaient partagées entre machineries et habitations. Juste à côté subsiste une grande grange qui dut appartenir à la basse-cour, figurant au cadastre de Longeville (AD52, 3P2/294-14, s.d., XIXe s., section E3).

Logis abbatial :

Un peu plus haut encore, à 50 m, on peut voir un édifice, dans son enclos avec dépendances, qui n’est autre que l’ancien logis abbatial. Bien qu’il ait été assez remanié, notamment au niveau des ouvertures, il a conservé divers éléments du XVIIIe siècle comme les portails, certaines fenêtres en façade nord, les chaînages d’angles. Les baies, au nombre de six par façade, non compris les portails, ont été partiellement réduites voire obstruées. Le toit à croupes est aujourd’hui couvert de tuiles mécaniques, toutefois agrémenté de lucarnes. L’ordonnancement général du bâtiment correspond bien aux plans et élévations qui ont été dressés en 1719 par l’architecte (AD52, 3H15, ill. IVR21_20155200601NUCA et IVR21_20155200602NUCA) : ces documents présentant plusieurs variantes, il s’agit donc de projets. La proposition à deux niveaux n’a pas été retenue. Si les dépendances ouest sont encore partiellement identifiables dans le hangar actuel, celles qui fermaient la cour au levant ont été détruites. Comme le rappelle le marché pour sa reconstruction, du 24 décembre 1721, « l’ancienne maison abbatiale étant sous le dortoir, et presque contiguë, et tombant en ruines… pour y remédier, pour rendre le logement plus sain, plus commode et plus proche de l’église, a été convenu de le transporter dans le champ du moulin, entre l’église et la chapelle Sainte-Asceline, dont la face sera au midi, avec grange, écurie et autres dépendances, et cour dont la contenance, y compris le jardin, sera de 39 toises de long, sur 22 et demie de large. Les religieux requis par Jean de Catalan, évêque de Valence, abbé de Boulancourt, s’engagent à faire reconstruire l’abbatiale dans l’espace de quatre ans, conformément au mémoire et plan de Simon Dumoyer, architecte à Troyes. L’abbé fournira pour sa part 3686 £, et abandonnera aux religieux les matériaux et l’emplacement de l’ancienne abbatiale. » (Lalore, op. cit., p. 30, d’après le cartulaire).

Bâtiments conventuels et église abbatiale, d’après les visites du XVIIIe siècle :

Avant que cette maison ne soit construite, le logis abbatial se situait donc au contact de l’aile des moines. Aucun plan de l’abbaye proprement dite ne nous est malheureusement parvenu. Seule la planche cadastrale (ill. IVR21_20155200603NUCA) permet de localiser très précisément l’enclos et une partie des bâtiments claustraux avant leur destruction, et de visualiser les descriptions tirées des rapports des visites, qui ont été effectuées à l’abbaye en 1719 et 1744. Il faut rappeler ici la morphologie du site : l’abbaye était située sur le versant de la vallée de la Laines (adret), suivant un étagement répondant au dénivelé d’une dizaine de mètres tout au plus. Par chance, comme à Hautefontaine, la planche cadastrale donne un relevé de grande qualité, pour lequel l’arpenteur n’a pas hésité à pousser le souci du détail jusqu’à représenter les contreforts du cloître et des bâtiments sans doute d’origine médiévale (aile des moines). On peut alors suivre le procès-verbal de la visite qu’y mena en 1719 dom Guyton, religieux de Clairvaux, en qualité de commissaire de Boulancourt : « le dortoir a été rebaty en 1712 par le sieur Bouchardon, architecte demeurant à Chaumont en Bassigny ; il comprend neuf cellules, on peut neamtmoins n’en compter que sept parce que l’une sert de cabinet à dom prieur, et l’autre de cabinet à dom cellerier. (…) à la charterie [voisine de la dernière cellule du dortoir] est un coffre de bois où sont les tiltres de la maison (…) le logis d’hotes est voisin du dortoir, sa face est au midy, la fenestre du courroir est au couchant (…) » [1e chambre sur la cuisine, 2e au-dessus du réfectoire, 3e sur l’escalier et l’entrée des lieux réguliers, 4e au-dessus de la salle comme la 5e, chambre basse proche l’escalier du cloitre au dortoir et au logis d’hôtes qui est au-dessus du dortoir, jour au midi), réfectoire, cuisine avec un puits, salle des hôtes] « sous l’allée du cloitre qui est au couchant, on y place un grand filet qui sert à pescher. Entre le chapitre et l’allée sous le dortoir qui conduit au jardin est un lieu vouté qui servoit d’école autrefois, qui aujourd’huy sert pour la dépense — auprès est encore un lieu vouté ou on retire des pierres et autres matériaux. Entre le chapitre et l’église est la cave, qui pourroit plus décemment avoir son entrée par le terrain qui est au devant du dortoir que dans le cloitre. Il y a à la cave dix huit pièces de vin d’arsonval, cinq pièces de rissey, et quatre de saint léger près brienne. (…) La ménagerie est un appartement atenant la porte d’entrée. La femme qui y demeure a soin d’ouvrir et fermer la porte de l’abbaye. Cette femme est veusve et de l’âge de plus de cinquante ans, elle prend aussy le soin de faire les lessives pour le commun et le particulier de l’abbaye, elle nettoye la vaisselle, elle a soin aussy des vaches qui sont aujourd’huy au nombre de trois, et des cochons au nombre de deux, des dindons au nombre de neuf, des poules et poulets. (…) Entre la ménagerie et l’escalier qui conduit à la maison est un puits sans margelle ou les gens du dehors viennent puiser de l’eau ; au milieu de la cour est un colombier. Au bas de la cour près de la rivière de Lene sont les écuries (…) à l’ospect (?) du dortoir au-delà de l’enclos qui est raccourcy aujourd’huy est une vigne qui appartient aux religieux de l’abbaye de Boulancour, elle est de cinq journaux et demy (…) au devant du dortoir a cent pas environ de distance est une grange en dedans l’abbaye ou est le pressoir. » Les terres dites de l’Enclos contenaient 12 j. env., le bois 6 arpents à couper chaque année. « La communauté jouit d’un verger qui est hors de l’enclos de l’abbaye atenant l’église du coté du couchant (…) Le logis abbatial est au bout du dortoir des religieux, la face au midy un peu sur le couchant, il avance dans la cour plus que le dortoir d’environ dix pieds, cette face est toute de mauvaises pierres et blocailles. Le pignon au levant est de blocaille depuis le rez de chaussée jusqu’au premier etage, le reste jusqu’au toit est de bois de charpente. Le derrier (?) du logis qui fait face au septentrion est de bois de charpente du rez de chaussée au toit : cette face est malsaine et humide parce que le terrain distant d’une toise du dit logis est plus élevé que les fenestres du second etage. Le pignon au couchant du dit logis abbatial touche le bout du dortoir des religieux mais bien plus bas, le rez de chaussée du dortoir étant élevé des vingt huit marches qui de la cour conduisent au cloitre » (AD10, 3H187).

Lors de son voyage en Champagne, 25 ans plus tard, dom Guyton fit étape à Boulancourt le 7 juillet 1744 et y constata une amélioration générale de la situation : «on monte de la cour au cloitre un long escalier de pierre à balustrade de fer (…). Les cloîtres sont bons, voûtés, blanchis, riants ; (…) le chapitre est voûté singulièrement : il y a six pilliers, dont les deux premiers sont quarrés, les quatre autres sont ronds, mal en ordre (…) ; dans l’allée de la collation, on y voit des pierres rondes pour l’eau du mandatum le jeudy saint et samedys. La cuisine auprès [du réfectoire] qui n’est point voûtée. Il y a un puits ; faut monter du cloitre à l’église plusieurs marches, près desquelles, dans le cloitre, est une arcade dans la muraille, qui semble être un tombeau. (…) Ils ont une vigne dans leur enclos, qui n’est pas fermé de murailles, le pays ne donnant point de pierres. Le jardin est beau, grand, des petites loges, de grands canaux, et la rivière. Le logis abbatial est éloigné » (Dom Guyton, "Voyage littéraire de Dom Guyton en Champagne (1744-1749)" [par Ulysse ROBERT et Édouard de BARTHÉLEMY], Paris, 1890, p. 63-66).

De toutes ces descriptions nécessairement succinctes, le sanctuaire est souvent absent. L’église abbatiale primitive (fin XIe - début XIIe s.), qui n’a pas laissé de traces, fut reconstruite dans le courant du XIIIe siècle en craie. Endommagée à la fin du XIVe s., la nef ne fut cependant réédifiée que deux siècles plus tard, à partir de 1588, tandis que le chœur gothique, « de belle architecture ogivale primitive », subsista jusqu’à sa démolition en 1797. L’abbé Lalore rapporte les propos introductifs du rédacteur du cartulaire du XVIIIe siècle, qui qualifiait l’église de ”basilique, si elle n’eût été détruite, puisqu[‘il en a vu] un collatéral élevé jusqu’aux voûtes, et que les fondations en subsistent jusque sur la rue et dans le verger. L’aile du croison (sic), au midi, a été abattue en 1772 ; une chapelle du collatéral, dédiée à saint Jean-Baptiste, sert de sacristie ; la seconde, dédiée à saint Étienne, a été abolie entièrement pour finir le dortoir » (Lalore, op. cit., p. 29). Enfin, T. Pinard, témoin d’une partie des vestiges vers 1848, livre quelques compléments : « L’église de cette communauté, beau monument du XIIIe siècle, comptait cinq nefs. (…) Il restait encore debout, dans ces derniers temps, une seule face du cloître ; elle faisait vivement regretter les autres parties déjà détruites. Les sept ouvertures ogivales dont cette dernière se composait, se divisaient, les unes en arcades trilobées avec une rosace à six feuilles dans l’amortissement, les autres en arcades à plein cintre avec une triple porte au sommet. La voûte divisée par des nervures arrondies était soutenue par des colonnettes d’une grande élégance, couronnées de chapiteaux variés dans leur composition. Nous vîmes aussi, dans la seule promenade que nous fîmes à Boulancourt, une vaste salle voûtée dont le style était ogival. Elle avait été construite pour tenir le chapitre » (T. Pinard., "Notre-Dame de Boulancourt", Revue archéologique, t. IV, 1847-48, p. 476-477 ).

Murs bois pan de bois
brique maçonnerie
Toit tuile mécanique
Étages 1 étage carré, étage de comble, 4 étages carrés
Couvertures toit à longs pans croupe

Annexes

  • Bibliographie

    ARBOIS DE JUBAINVILLE, Henri d', Pouillé du diocèse de Troyes, Paris, 1853, p. 34 et 188

    BEAUNIER, dom, Recueil historique, chronologique et topographique des archevechez, evechez, abbayes et prieures de France, t. II, Paris, 1726, p. 824-825

    BEAUNIER, dom et BESSE, dom J.-M., Abbayes et prieurés de l'ancienne France, t. VI (Province ecclésiastique de Sens), Ligugé / Paris, 1913, p. 139

    CANIVEZ, J.-M., "Boulancourt", Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 10, Letouzey et Ané, Paris, 1938, col. 53-55

    CARTAULT, J., "L’abbaye de Boulancourt, ses bâtiments, leur disparition", La Vie en Champagne, n°186, t. XVIII, 1970, p. 4-10

    CHASSEL, Jean-Luc (dir.), Sceaux et usages de sceaux. Images de la Champagne médiévale, Somogy, Paris, 2003, p. 18-19

    CHEVALIER, Ulysse, Répertoire des sources historiques du Moyen Âge. Topo-bibliographie, I, Montbéliard, 1894-99, col. 457

    COURTALON-DELAISTRE, Abbé Jean-Charles, Topographie historique du diocèse de Troyes, t. 3, Troyes-Paris, 1784, p. 350-351

    COTTINEAU, dom L.-H., Répertoire topo-bibliographique des abbayes et prieurés, Mâcon, 1936, I, col. 453

    DELVAUX, Marie-Caroline, Le temporel de l'abbaye Notre-Dame de Boulancourt (1120-1320), Mémoire de maîtrise, Université de Paris I, 1993, 144 p.

    DIDIER, Abbé C., Notice historique sur les deux monastères, le village, l'église, le collège et le château de Puellemontier ; suivie d'une courte notice sur l’abbaye de Boulancourt, Troyes, 1868.

    DIDIER, abbé C., "L’abbaye Notre-Dame de Boulancourt (env. 1080-1789)", Mémoires de la Société des lettres, des sciences, des arts, de l'agriculture et de l'industrie de Saint-Dizier, t. VIII, 1895-98, p. 187-195

    Gallia christiana, XII (1770) col. 534, 604-608 ; instr. n° 31

    GUYTON, Dom, "Voyage littéraire de Dom Guyton en Champagne (1744-1749)" [par Ulysse ROBERT et Édouard de BARTHÉLEMY], Paris, 1890, p. 63-66, 138

    JOLIBOIS, Émile, "Mémoire sur les archives de la Haute-Marne, pour servir à l'histoire de ce département", La chronique de Champagne, t. III, 1838, p. 95-109 et 163-173. [Boulancourt : p. 163-165]

    JOLIBOIS, Émile, La Haute-Marne ancienne et moderne, 1858, p. 74-76

    LALORE, abbé Charles, "Cartulaire de l’abbaye de Boulancourt de l’ancien diocèse de Troyes", Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts du département de l'Aube, t. 33, 1869, p. 101-237 + 1873 ?

    LALORE, Abbé Ch., "Liste des prieurés, commanderies et hôpitaux de l'ancien diocèse de Troyes d'après le Pouillé de l'Évêché de 1761", Revue de Champagne et de Brie, t. XIX, 1885, p. 433-456 [Boulancourt : p. 437-438]

    LUCOT, "La Vierge de Boulancourt", Mémoires de la Société d'agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne, t. 22, 1877-78, p. 67.

    LUCOT, L’abbaye Notre-Dame de Boulancourt, Châlons / Marne (Paris ?), 1877, 54 p.

    LUCOT, "L’abbaye Notre-Dame de Boulancourt", Mémoires de la Société d'agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne, t. 20, 1875, n°6/7, p. 49-98

    MARTÈNE, Edmond et DURAND, Ursin, Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, t. 1, Paris, 1717, p. 96-97

    MIGNE, abbé J.-P., Dictionnaire des abbayes et monastères [préface de Maxime de Montrond], Paris 1856, col. 127

    PETIT, Ernest, Histoire des ducs de Bourgogne de la race capétienne, Dijon, t. II (1887)

    PINARD, T., "Notre-Dame de Boulancourt", Revue archéologique, t. IV, 1847-48, p. 474-477

    PINARD, T., "Notre-Dame de Boulancourt", La Haute-Marne revue champenoise, 1856, p. 391-392

    PRÉVOST, A., Le diocèse de Troyes, histoire et documents, t. I, Dijon, 1923, p. 249

    ROSEROT, Alphonse, Répertoire historique de la Haute-Marne. Bibliographie et documents imprimés, Paris, 1901, p. 38

    ROSEROT, Alphonse, Dictionnaire historique de la Champagne méridionale (Aube) des origines à 1790, Langres-Angers, 1942-1948 [en part. : 27-28, 219, 232-233, 489, 632-633, 695, 1106, 1464]

    ROUSSEL, abbé Ch.-Fr., Le diocèse de Langres ; histoire et statistique, t. II, 1875, p. 541-543

(c) Région Grand Est - Inventaire général (c) Région Grand Est - Inventaire général - WISSENBERG Christophe
Christophe WISSENBERG

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