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Ancienne abbaye de la Crête

Dossier IA52001002 réalisé en 2015

Fiche

Seconde fille de Morimond, d’où sortit le premier groupe de moines avec à sa tête l’abbé Baudouin, la Crête (52-com. Bourdons-sur-Rognon) a été fondée en 1121, l’année après Bellevaux, sous le vocable de la Purification Notre-Dame. Les (vi-)comtes de Clefmont, en particulier Simon II, sont reconnus comme les fondateurs, puis principaux bienfaiteurs de l’abbaye, parmi lesquels se retrouvent aussi les principales familles nobles de la région, dont les Reynel, Vignory, Joinville, Nogent et Chaumont, sans oublier les évêques de Langres et plus tard les comtes de Champagne. L’hypothèse de l’existence d’un prieuré au XIe siècle à la Vieille-Crête, dont un groupe de moines venus de Morimond aurait pris possession dès 1118, n’est pas étayée, même si nombre d’auteurs l’ont reprise à leur compte. En revanche, comme son nom pourrait le rappeler, la Vieille-Crête fut probablement le site primitif où les moines ont pu s'établir de manière provisoire, le temps d'édifier les premiers bâtiments de la nouvelle abbaye. L’afflux de religieux fut assez tôt suffisant à la Crête pour qu’elle fonde à son tour Saint-Benoît-en-Woëvre en 1132 au diocèse de Metz, puis les Vaux-en-Ornois l'année suivante dans celui de Toul. Au milieu du XIIe siècle, ce sera le tour des Feuillants près de Toulouse, puis de Matallana en Espagne.

Le site retenu, au cœur de la grande forêt homonyme, se caractérise par l’encaissement et l’étroitesse de la vallée du Rognon, affluent de la Marne (ill. IVR21_20155200605NUCA). Les moines essartèrent assez peu ce massif et développèrent leur temporel au-delà, du plateau chaumontais au Barrois et à la dépression bassignotte (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155200606NUCA). L’implantation des granges reflète bien l’identité et l’origine des principaux bienfaiteurs : avec le domaine abbatial, dont la grange (?) de la Vieille-Crête, les Clefmont ont donné les terres de Dardu (52- com. Audeloncourt) dès 1136 et en partie celles de Morlais (52-com. Millières) ; pour leur part, les Nogent sont à l’origine de Fragneix (52-com. Treix) dès 1128, de Pincourt (grange et moulin, 52-com. Nogent) en 1166, et peut-être aussi d’Orsoy (52-com. Mennouveaux) ; non loin des Quartiers (52-com. Riaucourt) apparus avant 1150, Chevechey (52-com. Darmannes) est lié à Vignory et à son prieuré dès 1137 ; les Reynel et Lafauche quant à eux ont donné en 1157-58 la grange d’Audeuil (88-com. Trampot), que l’abbaye vendit en 1170 —en raison de sa proximité— aux chanoines prémontrés de Mureau, établis 13 ans auparavant (A. Philippe, ”Les chartes-parties des archives départementales des Vosges”, Bulletin du CTHS, 1921, p. 193). Enfin la grange de Malnuit (52-com. Chantraines), constituée vers 1164 (détruite vers la fin du XIXe siècle) provenait peut-être de l’extension vers l’ouest du domaine initial. Ainsi, à l’exception de deux sites de fond de vallée à l’abbaye et à Dardu (entre côte et Meuse), la Crête semble s’être porté de manière préférentielle sur les domaines de plateaux, qui il est vrai dominent très largement cette partie nord-est du diocèse de Langres. Comme à Trois-Fontaines, Cheminon ou encore Boulancourt, le temporel apparaît d’emblée dissymétrique : l’abbaye ne s’est quasiment pas étendue vers le nord, si ce n’est à Audeuil, en proche Barrois, mais pendant une douzaine d’années seulement. Ce déséquilibre spatial procède directement de la partition territoriale imposée par la concurrence monastique locale due à la présence, à 6 km à peine au nord-ouest, de l’abbaye prémontrée de Septfontaines (52-com. Blancheville), fondée en 1123, qui a développé ses domaines sur la côte oxfordienne et son revers forestier. Malgré cette contrainte de voisinage, la structure principale du temporel de la Crête, reposant sur ce réseau de 10 granges, se constitua pour l’essentiel en un demi-siècle seulement, signe d’une croissance rapide et d’une réception favorable dans la société locale. Toutes ces granges étaient polyvalentes avec quelques variations dues au contexte morpho-agraire : si les terres labourables étaient sans doute d’un bon rapport sur le plateau chaumontais (granges de Chevecheix, Fragneix et des Quartiers), l’élevage fut en général la préoccupation principale ; de nombreux seigneurs firent des concessions en ce sens comme Guitier d’Ambonville qui céda en 1158 (après contestations) la paisson dans toute sa terre entre Marne et Rognon, ainsi que la glandée pour les porcs (J. Benton et M. Bur, Recueil des actes d’Henri le Libéral, I, 2009, n°124, p. 166). La délimitation des parcours fut aussi l’objet de plusieurs accords avec l’abbaye-mère, Morimond, dont les granges de Grandrupt (1150), Levécourt et des Gouttes jouxtaient celle de Dardu, et surtout avec les prémontrés de Septfontaines, notamment en 1181 (AD52, 19J11). À cette date, un bornage fut établi entre les deux parties afin de fixer les limites à respecter entre le domaine prémontré d’Eugécourt (« agri proprii de Ougiscourt », anc. grange détruite, 52-com. Rochefort-sur-la-Côte) et celui de Rosières (ferme détruite, 52-com. Chantraines)(Ch. Higounet, Défrichements et villeneuves du Bassin Parisien, 1990, p.133). Dans le même temps, l’abbaye a pris part à la production de denrées plus spéculatives. Si aucun cellier n’est officiellement connu dans son temporel, la Crête a bien sûr exploité des vignes sur les versants les mieux exposés des côtes et vallées locales comme à Rosières ou Bourdons, mais surtout à Oudincourt (52), où elle a établi sur la donation de Barthélemy II de Nogent vers 1150 le petit domaine de la Borde, consistant en maison, pressoir et vignes. De même, dans le sillage de Morimond et Clairvaux, la Crête a bénéficié de la bienveillance de grands barons pour s’insérer dans les structures proto-industrielles métallurgiques et salicoles. Le comte de Champagne, Henri le Libéral, lui donna en 1156 une forge à Wassy (52) avec droits d’usage dans les bois pour le combustible (« quandam fabricam in nemore de Vesseyaco cum omni usuario eidem fabrice necessario », M. Bur, op. cit., n°79, p. 110-111). À la fin du XIIe siècle, l’abbaye acquit de Geoffroy V de Joinville (confirmé par son frère en 1207) une seconde forge un peu plus au sud, en forêt de Mathons (52), mais les moines la rétrocédèrent avant 1233 à son frère et successeur Simon contre le bénéfice de dîmes (I. Lambert, JM. Mouillet et J. Charlier, L’abbaye de la Crête (1121-1789), Langres, 2006, p. 50). On rappellera par ailleurs que le produit de cette forge permit sans doute à l’abbé de la Crête ”d’acheter” la paix et le calme de son abbaye en offrant au seigneur de Nogent la matrice de son premier seau vers 1160 (voir à ce sujet l’excellent article d’Hubert Flammarion, "Le sceau du silence : sigillographie et pratiques seigneuriales au XIIe siècle entre Marne et Meuse", Retour aux sources (mélanges offerts à M. Parisse), Paris, 2003, p. 99-113). Comme Morimond pour son approvisionnement en sel, la Crête possédait avant 1172 une vingtaine de places et poêles à sel avec maison à Moyenvic (57), l’une des principales localités salicoles du pays Saulnois, avec Vic-sur-Seille et Marsal, où se trouvait aussi Clairvaux. Ces installations lui furent données par le comte de Metz et divers seigneurs locaux, moyennant redevances sur l’exploitation. Une fois les besoins ”domestiques” couverts, il est clair que sel et fer furent écoulés, en particulier pendant les foires de Champagne. La Crête disposait justement d’un relais urbain à Bar-sur-Aube au milieu du XIIIe siècle. Si la maison de Chaumont citée en 1290, sous les murs du château comtal, devait avoir fonction de refuge, celle de Toul (idem), en plus d’une présence dans la cité d’évêques bienfaiteurs, a nécessairement joué un rôle d’étape à mi-chemin dans le convoi du sel lorrain vers l’abbaye. Pour le faciliter, la Crête avait tôt reçu diverses exemptions de péage, notamment à Maizières et Bainville-sur-Madon (54) en 1162 par l’évêque de Toul, et au franchissement de la Moselle à Pont-Saint-Vincent (54) avant 1182, acte renouvelé en 1236 par le comte de Vaudémont. Les ducs de Lorraine eux-mêmes accordèrent des sauf-conduits dans leur ressort et l’exemption de toutes taxes en 1181, 1184 et 1235 (Lambert-Mouillet, op. cit., p. 76-77).

D’autres domaines de moindre importance vinrent compléter le dispositif économique de la Crête, comme le Tilleul (52-com. Bologne), cité en 1158 en tant qu’alleu en 1138-43 et territoire en 1158, Rosières (terre vers 1150) ou encore Churey (52-com. Bourdons-sur-Rognon). La définition précise de ces derniers reste délicate : il est probable que leur évolution ait été calquée sur celle des granges mais il faut attendre l’époque moderne pour y trouver mention de fermes. Cette singularité est peut-être à mettre en relation avec le mouvement de création de villeneuves, auquel la Crête prit une part active, comme sa voisine Septfontaines du reste. Ainsi, l’éphémère grange de Suizy, à l’origine située au sud de l’abbaye au finage du Mesnil (entre Bourdons et Forcey), a-t-elle été sacrifiée dans les années 1222-40 pour servir de base à la fondation de Saint-Julien-sur-Rognon, en association avec le comte de Champagne. Il s’agissait en réalité d’une réactivation de l’ancienne communauté de Bourdons, agrandie pour accueillir des colons et rebaptisée pour l’occasion Saint-Julien, avant de reprendre finalement son nom primitif. Rosières quant à elle, objet en 1181 avec sa voisine prémontrée Eugécourt d’une délimitation des parcours de troupeaux à l’usage des convers, et donc à ce titre assimilable à un domaine grangier, ne semble pas avoir atteint ce stade de développement. Il est possible que le traité de pariage conclu avec Thibaut IV en 1224 en vue de la fondation de la Villeneuve-en-Wavre, future Chantraines (52), l’en ait empêché, une partie de ses terres ayant été distraite à cette fin. Vers 1250 encore apparaît la villeneuve de Consigny, créée par association avec le comte de Champagne, le seigneur de Clefmont, Simon, et le prieur du lieu. Ici aussi, la Crête a mis ses terres à disposition de la fondation : on trouve dans la partie nord-ouest du territoire de Consigny le toponyme Vieux-Churey, qui laisse à penser que la ferme initiale de Churey aurait été déplacée à peu de distance vers son lieu actuel (52-com. Bourdons-sur-Rognon) pour permettre la constitution du nouveau finage. Ainsi amoindrie, à une époque où l’élan cistercien commence à perdre de sa vitalité, Churey serait resté un petit domaine périphérique. Ces associations furent le signe d’une évolution décisive vers une gestion temporelle de type seigneurial. La prospérité de l’abbaye aux XIIe et XIIIe siècles allait bientôt céder la place à des temps plus difficiles.

Aucune destruction notable n’a été relevée à la Crête par les différents auteurs pendant les guerres du XVe au XVIIe siècle, du moins les archives sont-elles muettes à ce sujet. Adoptant une politique de négociation moyennant participations financières et en nature, l’abbaye fut semble-t-il épargnée par la soldatesque. Elle n’eut véritablement à déplorer que les mises à sac de ses domaines en 1636 notamment, année véritablement apocalyptique dans le pays de Langres. Le régime de la commende, instauré en 1567 avec Philippe de Choiseul par ailleurs abbé du Val-des-Écoliers, a eu des conséquences plus désastreuses ; les abbés commendataires eurent en effet l’idée de remplacer le revenu conventuel par une sorte de prébende attribuée à chaque moine, leur permettant de mettre la main sur la totalité des revenus de l’abbaye en contrepartie de l’entretien et de la réparation des bâtiments, ce à quoi aucun d’entre eux ne consentit jamais à la moindre dépense. L’incurie fut telle que la communauté régulière dut s’endetter à plusieurs reprises pour faire face aux dépenses urgentes de réparations et aussi aux frais de procès engagés contre les abbés, notamment les Bourlémont. Pire, à l’occasion d’une expertise sur l’état du monastère réalisée en 1703 dans le cadre du partage des biens (AD52, 5H21), les moines eurent à déplorer la démolition de plusieurs bâtiments, dont le réfectoire et l’infirmerie. Jusqu’à cette date, seule la restauration du logis abbatial, menée un siècle et demi auparavant par le dernier abbé régulier, François Ier de Choiseul (1548-1567), était à noter. Le délabrement de l’abbaye imposa désormais d’urgentes interventions ; on opta finalement pour la reconstruction complète. Un plan du domaine, d’une grande qualité, fut alors dressé en 1705 par l’arpenteur Pierre Perny en accompagnement des devis et état des lieux (Plan de l’abbaye de la Creste, AD52, 5H48).

L’abbaye de la Crête en 1705 (ill. IVR21_20155200607NUCA et IVR21_20155200608NUCA) :

Ce plan présente un relevé précis de l’abbaye avant sa reconstruction, qui apparaît ici dans son état médiéval en dépit de quelques aménagements intérieurs et de l’adjonction du quartier abbatial au XVIe siècle (nomenclature en rouge). L’église était un édifice de près de 75 m de long pour 58 m. au transept. La nef, divisée en trois vaisseaux, atteignait une largeur de 27 m. Le chœur, prolongeant le vaisseau central, n’était profond que de deux travées, la première s’alignant sur les chapelles greffées sur les murs orientaux des bras du transept. Élevée avant 1150, son modèle fut ici clairement ”bernardin” (chevet plat) ou morimondais. L’ensemble monastique était somme assez classique et, à ce titre, exemplaire. L’aile des moines (73 m) s’inscrivait dans le prolongement du transept, hors chapelles, laissant une travée à la sacristie et trois au chapitre. Au-delà de l’escalier de jour donnant accès au dortoir à l’étage, et du passage, se trouvait la salle des moines (et peut-être le noviciat), dont la longueur de 45 m débordait très largement du carré, comme l’aile des convers qui dépassait 90 m en parallèle à l’ouest (bien que légèrement désaxé). L’ampleur du bâtiment laisse imaginer une population monastique conséquente. Entre les deux, s’étendait l’aile du réfectoire, côté le plus remanié à l’époque de ce plan : au nombre de travées de la galerie méridionale du cloître (8), le réfectoire ne pouvait lui être que perpendiculaire et donc parallèle aux bâtiments des moines et des convers. Ce plan confirme ainsi les propos des moines regrettant sa démolition antérieure. Seule subsistait le lavabo faisant face au portail du réfectoire. Au dehors, à l’est sur les premières pentes, fut reconstruit le logis de l’abbé commendataire au milieu de cours et jardins, autour desquels un véritable quartier s’était développé avec plusieurs granges, maisons et écuries (logis primitif) aboutissant directement sur le gouttereau de la salle des moines et du dortoir. Cette configuration avait été maintes fois dénoncée par les religieux our ses désagréments tant sonores qu’olfactifs, sans effet. À l’ouest en revanche, peu de modifications étaient à noter ; la porterie avec sa chapelle (des Étrangers) était encore située en rive gauche de la rivière, dans l’alignement du mur d’enceinte qui englobait donc totalement le cours d’eau et ses biefs. Parmi ceux-là, le bras principal appelé ”Bief du Moulin”, avant d’actionner le moulin abbatial, passait non loin du pignon sud du bâtiment des convers et dut certainement être détourné à l’usage des latrines.

Une reconstruction totale entre 1715 et 1750 (ill. IVR21_20155200612NUCA à IVR21_20155200615NUCA) :

En 1720, les travaux prévus n’avaient pas encore été engagés. Un devis, établi le 5 juin, prévoyait comme à Boulancourt de démolir l’ancien logis abbatial (corps de logis constitué d’écuries et de granges sur le plan de 1705) pour le reconstruire sur l’ancien cimetière avec les matériaux de l’ancien. C’était chose faite en 1722, à en juger par le millésime figurant sur le médaillon surmontant la porte du nouveau logis (ill. IVR21_20155200621NUCA). Le linteau est d’ailleurs l’un de ces remplois, comme en témoigne l’inscription ”CHOI SEVL SEVLLX” qui devait remonter à la restauration du précédent logis par le dernier abbé régulier (ill. IVR21_20155200622NUCA). La reconstruction des bâtiments conventuels dut être engagée peu après car en 1728 la communauté contracte un prêt de 6000 £ auprès de Trois-Fontaines (AD52, 5H14, 3 novembre 1728). De fait, un second plan réalisé vers 1729 (Plan des bois de l’abbaye de la Crête ordinaires de la forge, AD52, 5H47, ill. IVR21_20155200609NUCA et IVR21_20155200610NUCA) représente la nouvelle abbaye en élévation succincte mais néanmoins réaliste dans laquelle on distingue la nouvelle porterie en rive droite du Rognon, le nouveau bâtiment des hôtes en lieu et place de l’ancienne aile méridionale, parallèle à l’église médiévale identifiable aux rosaces de la façade occidentale et du pignon du bras sud du transept, ainsi que, suggérée entre les deux, la nouvelle aile occidentale. Si le nouveau quartier abbatial se détache à l’est, dans l’angle de l’enceinte, les bâtiments actuels n’y figurent pas encore. Lors de son passage en 1746, dom Guyton notera brièvement que « La Creste (…) est une maison neuve, bien bâtie, composée de quatre religieux, compris le prieur (…) le dortoir est beau (…) ; trois ailes au cloître » (Dom Guyton, "Voyage littéraire de Dom Guyton en Champagne (1744-1749)" [par Ulysse ROBERT et Édouard de BARTHÉLEMY], Paris, 1890, p. 145). Les bâtiments conventuels semblent donc terminés, comme le prouve un troisième plan réalisé en 1755 (AD52, 5H47, Plan des bois de l’abbaye de la Creste, ill. IVR21_20155200611NUCA). Dix ans plus tard, la grande écurie, puis la blancherie que l’on voit aujourd’hui (ill. IVR21_20155200622NUCA), seront construites. Entre 1775 et 1780, furent aménagés vergers et jardins, tandis que l’église bénéficia de réparations et de la construction d’une tribune d’orgue. Cette reconstruction totale, à l’exception de l’église il faut le rappeler, mobilisa des ressources financières importantes. Et si l’on ajoute à cela les frais entraînés par les procès perdus contre les abbés commendataires (60 000 £), les dettes de la communauté atteignaient alors la valeur de 160 000 £, dont les 2/3 furent couverts par des ventes exceptionnelles de bois.

Quelques années avant la Révolution, la Crête ne comptait plus que huit religieux. L’inventaire mené en 1790 évaluait les revenus de la mense abbatiale à 24 000 £ et ceux de la mense conventuelle à 20 000, sans oublier plus de 50 000 £ de dettes non encore soldées. Outre les bois, ces ressources provenaient aussi des fermes, anciennes granges qui —fait suffisamment rare pour être souligné— étaient toutes encore en activité. Le sort de l’abbaye fut remis à son acquéreur : l’église et le cloître furent achetés par Claude Routier d’Andelot, qui démolit l’ensemble au début du XIXe siècle.

Le site aujourd’hui :

Le carré monastique a été entièrement démoli. Les vestiges de l’abbaye ne concernent donc que des bâtiments annexes, voire extra muros, à commencer par la porterie. Ce beau bâtiment, qui remplaça la porterie médiévale, se dresse au débouché du pont classé (XVIIIe s.) sur le Rognon (ill. IVR21_20155200616NUCA). Il est composé au centre, d’un grand portail en plein cintre incurvé, encadré de pilastres à chapiteaux à la fois corinthiens et ioniques soutenant un grand entablement, que surmonte au niveau de l’étage une niche abritant autrefois une statue de la Vierge, cantonnée de pots à fleurs. Cette élévation centrale est prolongée de chaque côté par une travée simple, percée d’une grande fenêtre à linteau délardé, tant au rez-de-chaussée qu’à l’étage. Chaînages et bandeaux de pierre de taille individualisent bien chaque partie et niveau. Bien que le portail n’y soit pas incurvé, la face arrière (orientale) présente les mêmes caractéristiques pour l’essentiel. Ce bâtiment, dont le toit à croupes a été endommagé, est en cours de restauration (2016). Non loin de là vers le sud subsistent deux longs bâtiments disposés perpendiculairement: leur fonction est mal connue. Le premier, tout empreint de rigueur et de symétrie, a conservé une belle salle voûtée d’arêtes à colonnes monolithiques, qui passe pour avoir servi un temps de chapitre (?) (ill. IVR21_20155200617NUCA et IVR21_20155200618NUCA). Toutefois, compte-tenu de sa proximité, il avait peut-être un lien avec la porterie. Le second, appelé Blancherie, est de la même veine architecturale bien qu’il soit à la fois plus simple et percé de peu d’ouvertures, dont une grande porte charretière en anse de panier (ill. IVR21_20155200619NUCA). Il a peut-être fait partie de la basse-cour. Ces deux bâtiments sont aujourd’hui des étables. En remontant vers l’est, le long du mur d’enceinte qui renferme de nombreux vestiges médiévaux en remploi (claveaux d’ogives, de doubleaux, colonnettes, etc.), on arrive au quartier de l’abbé commendataire. Le logis (ill. IVR21_20155200621NUCA), exposé au sud, comporte une façade sobre, à rez-de-chaussée surélevé (caves en dessous). Une porte centrale à l’encadrement finement mouluré la divise en deux parties égales, percées de trois fenêtres chacune. De nombreux remplois du logis antérieur et d’autres bâtiments conventuels s’y voient, notamment le linteau portant l’inscription ”CHOI SEVL SEVLLX” remontant au dernier abbé régulier (ill. IVR21_20155200622NUCA). Le bâtiment qui ferme la cour abbatiale à l’est comporte lui aussi des remplois. On y voit dans sa partie sud de belles ouvertures en plein cintre et en pierre de taille. L’essentiel de ce bâtiment sert de grange. En face, greffé sur les murs d’enceinte et de séparation de l’espace conventuel (verger dominant légèrement l’abbaye), se dresse le pigeonnier. Ce dernier, de section carrée, comporte deux étages, séparés par un rouleau saillant (ill. IVR21_20155200620NUCA). Il doit lui aussi remonter à la reconstruction de l’ensemble. Tous ces bâtiments, édifiés avant le milieu du XVIIIe siècle dans un style simple et rigoureux, ne manquent pas de grandeur et contribuent à la beauté du site. Marqué par bosquet couvrant l’ancien pierrier, l’emplacement de l’église et du préau constitue un champ archéologique potentiel, auquel contribuent les vestiges du moulin et du réseau hydraulique tant aérien que souterrain.

Genre de cisterciens
Vocables Purification Notre-Dame
Appellations La Crête, Lacrête
Destinations abbaye, ferme
Dénominations abbaye
Aire d'étude et canton Andelot-Blancheville
Adresse Commune : Bourdons-sur-Rognon
Lieu-dit : Lacrête
Cadastre : 2016 F 28a, 29, 36, 302, 305, 306 porterie : parcelle 306 communs : parcelle 305 ancien carré monastique : parcelles 28a et 29 jardins : parcelle 302 logis abbatial : parcelle 36

Seconde fille de Morimond, d’où sortit le premier groupe de moines avec à sa tête l’abbé Baudouin, la Crête (52-com. Bourdons-sur-Rognon) a été fondée en 1121, l’année après Bellevaux, sous le vocable de la Purification Notre-Dame. Les (vi-)comtes de Clefmont, en particulier Simon II, sont reconnus comme les fondateurs, puis principaux bienfaiteurs de l’abbaye, parmi lesquels se retrouvent aussi les principales familles nobles de la région, dont les Reynel, Vignory, Joinville, Nogent et Chaumont, sans oublier les évêques de Langres et plus tard les comtes de Champagne. L’hypothèse de l’existence d’un prieuré au XIe siècle à la Vieille-Crête, dont un groupe de moines venus de Morimond aurait pris possession dès 1118, n’est pas étayée, même si nombre d’auteurs l’ont reprise à leur compte. En revanche, comme son nom pourrait le rappeler, la Vieille-Crête fut probablement le site primitif où les moines ont pu s'établir de manière provisoire, le temps d'édifier les premiers bâtiments de la nouvelle abbaye. L’afflux de religieux fut assez tôt suffisant à la Crête pour qu’elle fonde à son tour Saint-Benoît-en-Woëvre en 1132 au diocèse de Metz, puis les Vaux-en-Ornois l'année suivante dans celui de Toul. Au milieu du XIIe siècle, ce sera le tour des Feuillants près de Toulouse, puis de Matallana en Espagne.

Le site retenu, au cœur de la grande forêt homonyme, se caractérise par l’encaissement et l’étroitesse de la vallée du Rognon, affluent de la Marne (ill. IVR21_20155200605NUCA). Les moines essartèrent assez peu ce massif et développèrent leur temporel au-delà, du plateau chaumontais au Barrois et à la dépression bassignotte (cf. carte du temporel ill. IVR21_20155200606NUCA). L’implantation des granges reflète bien l’identité et l’origine des principaux bienfaiteurs : avec le domaine abbatial, dont la grange (?) de la Vieille-Crête, les Clefmont ont donné les terres de Dardu (52- com. Audeloncourt) dès 1136 et en partie celles de Morlais (52-com. Millières) ; pour leur part, les Nogent sont à l’origine de Fragneix (52-com. Treix) dès 1128, de Pincourt (grange et moulin, 52-com. Nogent) en 1166, et peut-être aussi d’Orsoy (52-com. Mennouveaux) ; non loin des Quartiers (52-com. Riaucourt) apparus avant 1150, Chevechey (52-com. Darmannes) est lié à Vignory et à son prieuré dès 1137 ; les Reynel et Lafauche quant à eux ont donné en 1157-58 la grange d’Audeuil (88-com. Trampot), que l’abbaye vendit en 1170 —en raison de sa proximité— aux chanoines prémontrés de Mureau, établis 13 ans auparavant (A. Philippe, ”Les chartes-parties des archives départementales des Vosges”, Bulletin du CTHS, 1921, p. 193). Enfin la grange de Malnuit (52-com. Chantraines), constituée vers 1164 (détruite vers la fin du XIXe siècle) provenait peut-être de l’extension vers l’ouest du domaine initial. Ainsi, à l’exception de deux sites de fond de vallée à l’abbaye et à Dardu (entre côte et Meuse), la Crête semble s’être porté de manière préférentielle sur les domaines de plateaux, qui il est vrai dominent très largement cette partie nord-est du diocèse de Langres. Comme à Trois-Fontaines, Cheminon ou encore Boulancourt, le temporel apparaît d’emblée dissymétrique : l’abbaye ne s’est quasiment pas étendue vers le nord, si ce n’est à Audeuil, en proche Barrois, mais pendant une douzaine d’années seulement. Ce déséquilibre spatial procède directement de la partition territoriale imposée par la concurrence monastique locale due à la présence, à 6 km à peine au nord-ouest, de l’abbaye prémontrée de Septfontaines (52-com. Blancheville), fondée en 1123, qui a développé ses domaines sur la côte oxfordienne et son revers forestier. Malgré cette contrainte de voisinage, la structure principale du temporel de la Crête, reposant sur ce réseau de 10 granges, se constitua pour l’essentiel en un demi-siècle seulement, signe d’une croissance rapide et d’une réception favorable dans la société locale. Toutes ces granges étaient polyvalentes avec quelques variations dues au contexte morpho-agraire : si les terres labourables étaient sans doute d’un bon rapport sur le plateau chaumontais (granges de Chevecheix, Fragneix et des Quartiers), l’élevage fut en général la préoccupation principale ; de nombreux seigneurs firent des concessions en ce sens comme Guitier d’Ambonville qui céda en 1158 (après contestations) la paisson dans toute sa terre entre Marne et Rognon, ainsi que la glandée pour les porcs (J. Benton et M. Bur, Recueil des actes d’Henri le Libéral, I, 2009, n°124, p. 166). La délimitation des parcours fut aussi l’objet de plusieurs accords avec l’abbaye-mère, Morimond, dont les granges de Grandrupt (1150), Levécourt et des Gouttes jouxtaient celle de Dardu, et surtout avec les prémontrés de Septfontaines, notamment en 1181 (AD52, 19J11). À cette date, un bornage fut établi entre les deux parties afin de fixer les limites à respecter entre le domaine prémontré d’Eugécourt (« agri proprii de Ougiscourt », anc. grange détruite, 52-com. Rochefort-sur-la-Côte) et celui de Rosières (ferme détruite, 52-com. Chantraines)(Ch. Higounet, Défrichements et villeneuves du Bassin Parisien, 1990, p.133). Dans le même temps, l’abbaye a pris part à la production de denrées plus spéculatives. Si aucun cellier n’est officiellement connu dans son temporel, la Crête a bien sûr exploité des vignes sur les versants les mieux exposés des côtes et vallées locales comme à Rosières ou Bourdons, mais surtout à Oudincourt (52), où elle a établi sur la donation de Barthélemy II de Nogent vers 1150 le petit domaine de la Borde, consistant en maison, pressoir et vignes. De même, dans le sillage de Morimond et Clairvaux, la Crête a bénéficié de la bienveillance de grands barons pour s’insérer dans les structures proto-industrielles métallurgiques et salicoles. Le comte de Champagne, Henri le Libéral, lui donna en 1156 une forge à Wassy (52) avec droits d’usage dans les bois pour le combustible (« quandam fabricam in nemore de Vesseyaco cum omni usuario eidem fabrice necessario », M. Bur, op. cit., n°79, p. 110-111). À la fin du XIIe siècle, l’abbaye acquit de Geoffroy V de Joinville (confirmé par son frère en 1207) une seconde forge un peu plus au sud, en forêt de Mathons (52), mais les moines la rétrocédèrent avant 1233 à son frère et successeur Simon contre le bénéfice de dîmes (I. Lambert, JM. Mouillet et J. Charlier, L’abbaye de la Crête (1121-1789), Langres, 2006, p. 50). On rappellera par ailleurs que le produit de cette forge permit sans doute à l’abbé de la Crête ”d’acheter” la paix et le calme de son abbaye en offrant au seigneur de Nogent la matrice de son premier seau vers 1160 (voir à ce sujet l’excellent article d’Hubert Flammarion, "Le sceau du silence : sigillographie et pratiques seigneuriales au XIIe siècle entre Marne et Meuse", Retour aux sources (mélanges offerts à M. Parisse), Paris, 2003, p. 99-113). Comme Morimond pour son approvisionnement en sel, la Crête possédait avant 1172 une vingtaine de places et poêles à sel avec maison à Moyenvic (57), l’une des principales localités salicoles du pays Saulnois, avec Vic-sur-Seille et Marsal, où se trouvait aussi Clairvaux. Ces installations lui furent données par le comte de Metz et divers seigneurs locaux, moyennant redevances sur l’exploitation. Une fois les besoins ”domestiques” couverts, il est clair que sel et fer furent écoulés, en particulier pendant les foires de Champagne. La Crête disposait justement d’un relais urbain à Bar-sur-Aube au milieu du XIIIe siècle. Si la maison de Chaumont citée en 1290, sous les murs du château comtal, devait avoir fonction de refuge, celle de Toul (idem), en plus d’une présence dans la cité d’évêques bienfaiteurs, a nécessairement joué un rôle d’étape à mi-chemin dans le convoi du sel lorrain vers l’abbaye. Pour le faciliter, la Crête avait tôt reçu diverses exemptions de péage, notamment à Maizières et Bainville-sur-Madon (54) en 1162 par l’évêque de Toul, et au franchissement de la Moselle à Pont-Saint-Vincent (54) avant 1182, acte renouvelé en 1236 par le comte de Vaudémont. Les ducs de Lorraine eux-mêmes accordèrent des sauf-conduits dans leur ressort et l’exemption de toutes taxes en 1181, 1184 et 1235 (Lambert-Mouillet, op. cit., p. 76-77).

D’autres domaines de moindre importance vinrent compléter le dispositif économique de la Crête, comme le Tilleul (52-com. Bologne), cité en 1158 en tant qu’alleu en 1138-43 et territoire en 1158, Rosières (terre vers 1150) ou encore Churey (52-com. Bourdons-sur-Rognon). La définition précise de ces derniers reste délicate : il est probable que leur évolution ait été calquée sur celle des granges mais il faut attendre l’époque moderne pour y trouver mention de fermes. Cette singularité est peut-être à mettre en relation avec le mouvement de création de villeneuves, auquel la Crête prit une part active, comme sa voisine Septfontaines du reste. Ainsi, l’éphémère grange de Suizy, à l’origine située au sud de l’abbaye au finage du Mesnil (entre Bourdons et Forcey), a-t-elle été sacrifiée dans les années 1222-40 pour servir de base à la fondation de Saint-Julien-sur-Rognon, en association avec le comte de Champagne. Il s’agissait en réalité d’une réactivation de l’ancienne communauté de Bourdons, agrandie pour accueillir des colons et rebaptisée pour l’occasion Saint-Julien, avant de reprendre finalement son nom primitif. Rosières quant à elle, objet en 1181 avec sa voisine prémontrée Eugécourt d’une délimitation des parcours de troupeaux à l’usage des convers, et donc à ce titre assimilable à un domaine grangier, ne semble pas avoir atteint ce stade de développement. Il est possible que le traité de pariage conclu avec Thibaut IV en 1224 en vue de la fondation de la Villeneuve-en-Wavre, future Chantraines (52), l’en ait empêché, une partie de ses terres ayant été distraite à cette fin. Vers 1250 encore apparaît la villeneuve de Consigny, créée par association avec le comte de Champagne, le seigneur de Clefmont, Simon, et le prieur du lieu. Ici aussi, la Crête a mis ses terres à disposition de la fondation : on trouve dans la partie nord-ouest du territoire de Consigny le toponyme Vieux-Churey, qui laisse à penser que la ferme initiale de Churey aurait été déplacée à peu de distance vers son lieu actuel (52-com. Bourdons-sur-Rognon) pour permettre la constitution du nouveau finage. Ainsi amoindrie, à une époque où l’élan cistercien commence à perdre de sa vitalité, Churey serait resté un petit domaine périphérique. Ces associations furent le signe d’une évolution décisive vers une gestion temporelle de type seigneurial. La prospérité de l’abbaye aux XIIe et XIIIe siècles allait bientôt céder la place à des temps plus difficiles.

Aucune destruction notable n’a été relevée à la Crête par les différents auteurs pendant les guerres du XVe au XVIIe siècle, du moins les archives sont-elles muettes à ce sujet. Adoptant une politique de négociation moyennant participations financières et en nature, l’abbaye fut semble-t-il épargnée par la soldatesque. Elle n’eut véritablement à déplorer que les mises à sac de ses domaines en 1636 notamment, année véritablement apocalyptique dans le pays de Langres. Le régime de la commende, instauré en 1567 avec Philippe de Choiseul par ailleurs abbé du Val-des-Écoliers, a eu des conséquences plus désastreuses ; les abbés commendataires eurent en effet l’idée de remplacer le revenu conventuel par une sorte de prébende attribuée à chaque moine, leur permettant de mettre la main sur la totalité des revenus de l’abbaye en contrepartie de l’entretien et de la réparation des bâtiments, ce à quoi aucun d’entre eux ne consentit jamais à la moindre dépense. L’incurie fut telle que la communauté régulière dut s’endetter à plusieurs reprises pour faire face aux dépenses urgentes de réparations et aussi aux frais de procès engagés contre les abbés, notamment les Bourlémont. Pire, à l’occasion d’une expertise sur l’état du monastère réalisée en 1703 dans le cadre du partage des biens (AD52, 5H21), les moines eurent à déplorer la démolition de plusieurs bâtiments, dont le réfectoire et l’infirmerie. Jusqu’à cette date, seule la restauration du logis abbatial, menée un siècle et demi auparavant par le dernier abbé régulier, François Ier de Choiseul (1548-1567), était à noter. Le délabrement de l’abbaye imposa désormais d’urgentes interventions ; on opta finalement pour la reconstruction complète. Un plan du domaine, d’une grande qualité, fut alors dressé en 1705 par l’arpenteur Pierre Perny en accompagnement des devis et état des lieux (Plan de l’abbaye de la Creste, AD52, 5H48).

L’abbaye de la Crête en 1705 (ill. IVR21_20155200607NUCA et IVR21_20155200608NUCA) :

Ce plan présente un relevé précis de l’abbaye avant sa reconstruction, qui apparaît ici dans son état médiéval en dépit de quelques aménagements intérieurs et de l’adjonction du quartier abbatial au XVIe siècle (nomenclature en rouge). L’église était un édifice de près de 75 m de long pour 58 m. au transept. La nef, divisée en trois vaisseaux, atteignait une largeur de 27 m. Le chœur, prolongeant le vaisseau central, n’était profond que de deux travées, la première s’alignant sur les chapelles greffées sur les murs orientaux des bras du transept. Élevée avant 1150, son modèle fut ici clairement ”bernardin” (chevet plat) ou morimondais. L’ensemble monastique était somme assez classique et, à ce titre, exemplaire. L’aile des moines (73 m) s’inscrivait dans le prolongement du transept, hors chapelles, laissant une travée à la sacristie et trois au chapitre. Au-delà de l’escalier de jour donnant accès au dortoir à l’étage, et du passage, se trouvait la salle des moines (et peut-être le noviciat), dont la longueur de 45 m débordait très largement du carré, comme l’aile des convers qui dépassait 90 m en parallèle à l’ouest (bien que légèrement désaxé). L’ampleur du bâtiment laisse imaginer une population monastique conséquente. Entre les deux, s’étendait l’aile du réfectoire, côté le plus remanié à l’époque de ce plan : au nombre de travées de la galerie méridionale du cloître (8), le réfectoire ne pouvait lui être que perpendiculaire et donc parallèle aux bâtiments des moines et des convers. Ce plan confirme ainsi les propos des moines regrettant sa démolition antérieure. Seule subsistait le lavabo faisant face au portail du réfectoire. Au dehors, à l’est sur les premières pentes, fut reconstruit le logis de l’abbé commendataire au milieu de cours et jardins, autour desquels un véritable quartier s’était développé avec plusieurs granges, maisons et écuries (logis primitif) aboutissant directement sur le gouttereau de la salle des moines et du dortoir. Cette configuration avait été maintes fois dénoncée par les religieux our ses désagréments tant sonores qu’olfactifs, sans effet. À l’ouest en revanche, peu de modifications étaient à noter ; la porterie avec sa chapelle (des Étrangers) était encore située en rive gauche de la rivière, dans l’alignement du mur d’enceinte qui englobait donc totalement le cours d’eau et ses biefs. Parmi ceux-là, le bras principal appelé ”Bief du Moulin”, avant d’actionner le moulin abbatial, passait non loin du pignon sud du bâtiment des convers et dut certainement être détourné à l’usage des latrines.

Une reconstruction totale entre 1715 et 1750 (ill. IVR21_20155200612NUCA à IVR21_20155200615NUCA) :

En 1720, les travaux prévus n’avaient pas encore été engagés. Un devis, établi le 5 juin, prévoyait comme à Boulancourt de démolir l’ancien logis abbatial (corps de logis constitué d’écuries et de granges sur le plan de 1705) pour le reconstruire sur l’ancien cimetière avec les matériaux de l’ancien. C’était chose faite en 1722, à en juger par le millésime figurant sur le médaillon surmontant la porte du nouveau logis (ill. IVR21_20155200621NUCA). Le linteau est d’ailleurs l’un de ces remplois, comme en témoigne l’inscription ”CHOI SEVL SEVLLX” qui devait remonter à la restauration du précédent logis par le dernier abbé régulier (ill. IVR21_20155200622NUCA). La reconstruction des bâtiments conventuels dut être engagée peu après car en 1728 la communauté contracte un prêt de 6000 £ auprès de Trois-Fontaines (AD52, 5H14, 3 novembre 1728). De fait, un second plan réalisé vers 1729 (Plan des bois de l’abbaye de la Crête ordinaires de la forge, AD52, 5H47, ill. IVR21_20155200609NUCA et IVR21_20155200610NUCA) représente la nouvelle abbaye en élévation succincte mais néanmoins réaliste dans laquelle on distingue la nouvelle porterie en rive droite du Rognon, le nouveau bâtiment des hôtes en lieu et place de l’ancienne aile méridionale, parallèle à l’église médiévale identifiable aux rosaces de la façade occidentale et du pignon du bras sud du transept, ainsi que, suggérée entre les deux, la nouvelle aile occidentale. Si le nouveau quartier abbatial se détache à l’est, dans l’angle de l’enceinte, les bâtiments actuels n’y figurent pas encore. Lors de son passage en 1746, dom Guyton notera brièvement que « La Creste (…) est une maison neuve, bien bâtie, composée de quatre religieux, compris le prieur (…) le dortoir est beau (…) ; trois ailes au cloître » (Dom Guyton, "Voyage littéraire de Dom Guyton en Champagne (1744-1749)" [par Ulysse ROBERT et Édouard de BARTHÉLEMY], Paris, 1890, p. 145). Les bâtiments conventuels semblent donc terminés, comme le prouve un troisième plan réalisé en 1755 (AD52, 5H47, Plan des bois de l’abbaye de la Creste, ill. IVR21_20155200611NUCA). Dix ans plus tard, la grande écurie, puis la blancherie que l’on voit aujourd’hui (ill. IVR21_20155200622NUCA), seront construites. Entre 1775 et 1780, furent aménagés vergers et jardins, tandis que l’église bénéficia de réparations et de la construction d’une tribune d’orgue. Cette reconstruction totale, à l’exception de l’église il faut le rappeler, mobilisa des ressources financières importantes. Et si l’on ajoute à cela les frais entraînés par les procès perdus contre les abbés commendataires (60 000 £), les dettes de la communauté atteignaient alors la valeur de 160 000 £, dont les 2/3 furent couverts par des ventes exceptionnelles de bois.

Quelques années avant la Révolution, la Crête ne comptait plus que huit religieux. L’inventaire mené en 1790 évaluait les revenus de la mense abbatiale à 24 000 £ et ceux de la mense conventuelle à 20 000, sans oublier plus de 50 000 £ de dettes non encore soldées. Outre les bois, ces ressources provenaient aussi des fermes, anciennes granges qui —fait suffisamment rare pour être souligné— étaient toutes encore en activité. Le sort de l’abbaye fut remis à son acquéreur : l’église et le cloître furent achetés par Claude Routier d’Andelot, qui démolit l’ensemble au début du XIXe siècle.

Période(s) Principale : 1ère moitié 18e siècle

Le site aujourd’hui :

Le carré monastique a été entièrement démoli. Les vestiges de l’abbaye ne concernent donc que des bâtiments annexes, voire extra muros, à commencer par la porterie. Ce beau bâtiment, qui remplaça la porterie médiévale, se dresse au débouché du pont classé (XVIIIe s.) sur le Rognon (ill. IVR21_20155200616NUCA). Il est composé au centre, d’un grand portail en plein cintre incurvé, encadré de pilastres à chapiteaux à la fois corinthiens et ioniques soutenant un grand entablement, que surmonte au niveau de l’étage une niche abritant autrefois une statue de la Vierge, cantonnée de pots à fleurs. Cette élévation centrale est prolongée de chaque côté par une travée simple, percée d’une grande fenêtre à linteau délardé, tant au rez-de-chaussée qu’à l’étage. Chaînages et bandeaux de pierre de taille individualisent bien chaque partie et niveau. Bien que le portail n’y soit pas incurvé, la face arrière (orientale) présente les mêmes caractéristiques pour l’essentiel. Ce bâtiment, dont le toit à croupes a été endommagé, est en cours de restauration (2016). Non loin de là vers le sud subsistent deux longs bâtiments disposés perpendiculairement: leur fonction est mal connue. Le premier, tout empreint de rigueur et de symétrie, a conservé une belle salle voûtée d’arêtes à colonnes monolithiques, qui passe pour avoir servi un temps de chapitre (?) (ill. IVR21_20155200617NUCA et IVR21_20155200618NUCA). Toutefois, compte-tenu de sa proximité, il avait peut-être un lien avec la porterie. Le second, appelé Blancherie, est de la même veine architecturale bien qu’il soit à la fois plus simple et percé de peu d’ouvertures, dont une grande porte charretière en anse de panier (ill. IVR21_20155200619NUCA). Il a peut-être fait partie de la basse-cour. Ces deux bâtiments sont aujourd’hui des étables. En remontant vers l’est, le long du mur d’enceinte qui renferme de nombreux vestiges médiévaux en remploi (claveaux d’ogives, de doubleaux, colonnettes, etc.), on arrive au quartier de l’abbé commendataire. Le logis (ill. IVR21_20155200621NUCA), exposé au sud, comporte une façade sobre, à rez-de-chaussée surélevé (caves en dessous). Une porte centrale à l’encadrement finement mouluré la divise en deux parties égales, percées de trois fenêtres chacune. De nombreux remplois du logis antérieur et d’autres bâtiments conventuels s’y voient, notamment le linteau portant l’inscription ”CHOI SEVL SEVLLX” remontant au dernier abbé régulier (ill. IVR21_20155200622NUCA). Le bâtiment qui ferme la cour abbatiale à l’est comporte lui aussi des remplois. On y voit dans sa partie sud de belles ouvertures en plein cintre et en pierre de taille. L’essentiel de ce bâtiment sert de grange. En face, greffé sur les murs d’enceinte et de séparation de l’espace conventuel (verger dominant légèrement l’abbaye), se dresse le pigeonnier. Ce dernier, de section carrée, comporte deux étages, séparés par un rouleau saillant (ill. IVR21_20155200620NUCA). Il doit lui aussi remonter à la reconstruction de l’ensemble. Tous ces bâtiments, édifiés avant le milieu du XVIIIe siècle dans un style simple et rigoureux, ne manquent pas de grandeur et contribuent à la beauté du site. Marqué par bosquet couvrant l’ancien pierrier, l’emplacement de l’église et du préau constitue un champ archéologique potentiel, auquel contribuent les vestiges du moulin et du réseau hydraulique tant aérien que souterrain.

Murs calcaire moellon crépi
Toit tuile plate, tuile mécanique
Plans plan rectangulaire régulier
Étages 1 étage carré
Couvrements voûte en berceau plein-cintre
Couvertures toit à longs pans croupe

Annexes

  • Bibliographie

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