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Présentation de l'Inventaire des sites cisterciens de Champagne-Ardenne

Dossier IA51001100 réalisé en 2015

Fiche

DE CLAIRVAUX 2015 À MORIMOND 2017

À l'instar de 1998 largement consacrée au 9e centenaire de la fondation de Cîteaux, l'année 2015 a été l'occasion de commémorer la fondation de l’abbaye de Clairvaux, puis d’envisager celle de Morimond (2017), chefs de file des deux plus puissantes branches de l'ordre. Au titre des différentes manifestations, trois colloques, consacrés aux pratiques de l’écrit, à l’histoire de Clairvaux et à l’industrie cistercienne, ont été organisés par le département de l’Aube autour de l’exposition ”Clairvaux, l’aventure cistercienne”. Une reconstitution 3D de l’abbaye a par ailleurs accompagné l’aboutissement de plusieurs décennies de fouilles archéologiques et de travaux de restauration de l’ancien et célèbre bâtiment des convers. Le département de la Haute-Marne a prévu pour sa part de prolonger cette commémoration par un 4e colloque autour de Morimond en 2017. C’est dans ce cadre général que le Service Régional de l’Inventaire a décidé à son tour de mettre en lumière le rôle décisif que le territoire a joué dans le développement de l'ordre, en lançant une grande enquête consacrée à l’Inventaire des sites cisterciens de la Région Champagne-Ardenne.

En effet, si le rayonnement des abbayes de Clairvaux et Morimond s'étend à l'Europe entière, il se mesure aussi à la densité des implantations locales : parmi les régions françaises, c'est en Champagne-Ardenne que l'on compte le plus grand nombre de fondations cisterciennes, soit 44 au total (cf. carte, ill. IVR21_20175100001), même si cet ensemble conséquent recouvre des situations d'une extrême diversité, entre établissements masculins et féminins notamment. À l’échelon départemental, la Marne et la Haute-Marne se détachent nettement, qui comptent le plus grand nombre de fondations en France. Cette particularité avait été constatée par le Père A. Dimier (”La Marne cistercienne”, Mélanges Anselme Dimier, t. I, Pupillin, 1987, p. 617-625), omettant toutefois de placer la Haute-Marne au même rang. Le réseau des dépendances (granges et celliers, maisons urbaines, moulins, forges, etc.) est à l'avenant, estimé dans un premier temps à hauteur de 400/450 sites. Les raisons en sont multiples, qu’il n’y a pas lieu de développer ici. On peut simplement rappeler quelques facteurs contextuels favorables : bien que l’implantation monastique y soit déjà ancienne, l’espace de la future région est au début du XIIe siècle un territoire encore en grande partie forestier, disponible donc, une sorte de négatif en somme de la Bourgogne du Sud alors sous l’emprise clunisienne ; les hommes de pouvoir eux-mêmes, seigneurs et évêques, ont contribué tant par conviction que par intérêt au développement de Cîteaux, dont le projet de vie répondait aux aspirations de la société contemporaine ; saint Bernard enfin, figure de proue influente, dont le rayonnement transparaît derrière tant de fondations. En tant que terre d’accueil d’un solide réseau d’établissements, il convenait donc de procéder à une investigation poussée et méthodique sur l’implantation cistercienne en Champagne.

Cette enquête de l’Inventaire s’inscrit dans le marché public n°M201200454, notifié en date du 22 novembre 2012 pour une durée de 36 mois, à M. Christophe Wissenberg, docteur en géographie, cartographe et membre associé de l’EA3400 ARCHE de l’Université de Strasbourg, porteur du projet, assisté de Mme Denise Borlée, Maître de conférences en Histoire de l’art du Moyen-Âge à l’université de Strasbourg (EA3400 ARCHE), et avec la collaboration de M. Benoît-Michel Tock, Professeur d’Histoire du Moyen-Âge à l’université de Strasbourg, directeur de l’EA3400 ARCHE.

RECENSER TOUS LES SITES CISTERCIENS

L’objectif majeur de cette enquête est d’établir un recensement général des sites (abbayes et domaines) le plus exhaustif possible, consistant en leur identification, localisation et évaluation patrimoniale. Il faut entendre par ”site cistercien” tout lieu ayant dépendu d’une abbaye cistercienne pendant un temps plus ou moins long ; il s’agit avant toute chose de lieux structurants, habités le plus souvent (abbayes, granges, lieux de résidence, de travail, de production) et ayant eu un impact dans l’organisation de l’espace et du paysage (habitat intercalaire, agglomération villageoise, etc.), qu’ils soient encore visibles (patrimoine monumental ou simplement bâti) ou détruits (patrimoine historique). De simples parcelles de terres, de vignes, de bois, ou encore un étang ne constituent pas ici de sites à proprement parler puisqu’ils sont considérés comme faisant partie intégrante d’un site structurant (grange, moulin).

La pléthorique bibliographie cistercienne depuis plus d’un demi-siècle ne doit pas faire illusion, le déséquilibre entre abbayes est patent, en particulier dans la Région. Forte de l’aura de son premier abbé et de l’ampleur de son patrimoine hors norme, l’abbaye de Clairvaux est un sujet intarissable de recherches mais elle n’est pas représentative des abbayes cisterciennes ! Ce constat est à l’origine de la volonté de mettre en lumière les autres abbayes, impliquant une démarche méthodique et systématique visant à en inventorier les sites, en les identifiant et localisant autant que possible. En général, cette phase pourtant cruciale de la recherche ne suscite que peu d’attention, sinon de manière souvent très superficielle ou trop rapide ; l’analyse d’un temporel requiert en effet une démarche plus géographique qu’historique. Les travaux menés avec précision sur certains domaines montrent que le travail à accomplir est immense. Au total, cet inventaire a pour objet d’établir une première liste de sites, sur la base non d’un dépouillement exhaustif des sources, irréaliste dans ce cadre, mais plutôt ciblé sur une documentation significative comme le sont les bulles pontificales confirmatives par exemple, et complété de manière préférentielle par l’exploitation de fonds non inventoriés ou non étudiés. Une entreprise de ce type n’a encore jamais été véritablement réalisée à un tel échelon, exceptions faites des travaux menés par la regrettée Bernadette Barrière et son équipe sur le Limousin (Moines en Limousin, l’aventure cistercienne, Limoges, 1998) et par René Locatelli sur la Franche-Comté (Héritage, lumières cisterciennes ; le modèle franc-comtois, Besançon, 2002), où les effectifs étaient toutefois de bien moindre ampleur et où les temporels n’ont pas été systématiquement analysés. Déjà très ambitieux, ce projet doit pour autant se garder de toute dérive vers une dimension démesurée, qui équivaudrait à mener une thèse sur chaque abbaye, et doit être considéré au contraire comme un base de travail affermie pour de futures études.

QUELLE CHAMPAGNE ?

Le cadre géographique retenu, même s’il est nécessairement teinté d’anachronisme, correspond à la Région Champagne-Ardenne et à ses quatre départements, ce projet ayant été initié bien avant la fusion des trois régions du Grand Est. Les sites potentiellement concernés doivent donc avoir relevé des abbayes ”champardennaises”, qu’ils aient été localisés à l’intérieur ou en dehors du périmètre régional. À ces derniers s’ajoutent les sites champenois ayant dépendu d’abbayes situées hors de la région.

Le cadre historique s’impose de lui-même en s’adaptant à la durée de vie de ces communautés, soit de leur naissance au Moyen Âge (constitution et développement) à leur extinction à la Révolution (dissolution). Le sort post-révolutionnaire des sites n’est pas exclu de ce temps long, un aperçu rapide de leur devenir contemporain étant à même d’éclairer l’état actuel de chacun d’eux, surtout à la lumière d’évènements particuliers.

La Champagne ancienne, c’est-à-dire la province de Champagne d’une part et la généralité de Châlons de l’autre, plus ou moins héritières du comté de Champagne médiéval, n’a pas été retenue comme critère valide au regard du champ territorial de compétence du Service Régional de l’Inventaire. Même additionné au territoire actuel, un espace comme la Brie francilienne aurait très nettement alourdi le programme et jeté le trouble face aux marges lorraines, comtoises et bourguignonnes intégrées depuis 1790 seulement.

Carte des abbayes cisterciennes de Champagne-Ardenne (© Ch. Wissenberg)Carte des abbayes cisterciennes de Champagne-Ardenne (© Ch. Wissenberg)

MÉMOIRE ÉCRITE ET MÉMOIRE DES SITES

Bibliographie et sources : inventaire et exploitation

L’enquête ne pouvait débuter sans l’établissement préalable de la bibliographie la plus exhaustive possible, davantage ciblée sur les publications régionales et locales que générales. Riche de plus de 750 titres, non compris les ouvrages généraux sur l’ordre et/ou saint Bernard (mais à la réserve de certains mémoires universitaires difficilement accessibles), ce corpus a (re-)mis en évidence une couverture très inégale des abbayes, tant quantitativement que qualitativement, ce à quoi devait remédier le recours aux sources. L'inventaire des archives (notamment iconographiques) réunit les inventaires sommaires publiés (essentiellement séries H et Q, plus quelques fonds privés de la série F) et les inventaires complémentaires disponibles dans les différents dépôts d’archives, y compris des départements voisins. Pour les fonds non encore inventoriés (ceux de Haute-Marne sauf La Crête, Morimond et Vaux-la-Douce), un état en a été dressé soit systématiquement soit par sondages afin de mettre au jour d'éventuels cas intéressants. Le corpus a vocation à être régulièrement mis à jour, au gré des liasses dépouillées.

L’étude bénéficie de nombreuses sources imprimées, en particulier les cartulaires et chartriers édités et autres recueils d’actes pontificaux et princiers, tant à la fin du XIXe siècle (Barthélemy, Lalore, Quantin, Petit) que depuis les dernières décennies (Bur, Waquet-Veyssière, Chauvin, Flammarion) pour le XIIe siècle. En dehors des publications récentes, le recours aux originaux s’est souvent imposé en raison de transcriptions lacunaires ou douteuses, et a été grandement facilité par la mise en ligne d’actes et de cartulaires (AD10, MGT, BnF). Éditions et numérisations mises à part et inventaires-sommaires à l’appui, tous les fonds manuscrits ont été soit sondés, soit partiellement dépouillés (récolement des instantanés tels que bulles pontificales, pancartes, confirmations épiscopales ou princières), soit encore entièrement photographiés pour ce qui est des actes des XIIe et XIIIe siècles principalement (ou de leurs copies), notamment lorsque telle abbaye souffrait d’une bibliographie insuffisante voire lacunaire.

En parallèle, a été dressé un inventaire des sources iconographiques, complet en ce qui concerne les cartes et plans conservés (AD, AN, BnF), dont ceux du cadastre ancien dit ”napoléonien” versés aux archives départementales depuis quelques années et désormais disponibles en ligne dans leur quasi-totalité. Quelques collections de photographies (dont les cartes postales anciennes) ont ponctuellement enrichi le corpus.

Le bilan par département est assez inégal. Beaucoup de fonds monastiques ont subi d’importantes soustractions à la Révolution, en particulier lors de leur transfert au chef-lieu (Mores par exemple). Ailleurs, les archives étaient déjà lacunaires dès l’époque moderne, notamment chez les moniales qui avaient presque toutes disparu. Les Ardennes surtout ont été touchées par les deux guerres mondiales, le bombardement de juillet 1940 ayant détruit une partie des fonds. Les pertes, qui affectent les abbayes de Bonne-fontaine et Chéhéry, et dans une moindre mesure Élan, sont d’autant plus regrettables que le département est le seul à ne pas disposer d’un dictionnaire topographique ou d’un répertoire historique. À l’inverse, la Marne conserve pour sa part de riches fonds cisterciens, qu’il s’agisse de monastères d’hommes (Cheminon, Trois-Fontaines, Igny, Le Reclus, Montiers-en-Argonne) ou de femmes (Argensolles, Amour-Dieu, Clairmarais), qui n’ont pas autant profité au dictionnaire de Longnon qu’attendu. L’Aube et la Haute-Marne enfin, qui peuvent s’enorgueillir de conserver les fonds de Clairvaux, Morimond, Auberive, Longuay ou encore la Crête, bénéficient aujourd’hui encore de l’érudition d’Alphonse Roserot, auteur des précieux dictionnaires Historique de la Champagne méridionale (Aube) et Topographique de la Haute-Marne, précédant celui de la Côte-d’Or encore plus abouti. À quoi il faut ajouter les très utiles sommes consacrées au diocèse de Langres par Roussel et J. Laurent.

Ce récolement a entraîné une première liste de sites individualisés (abbayes et domaines), consignée dans une base alphanumérique (tableur) et cartographique sur fond géoréférencé (SIG professionnel), que l’analyse des sources aurait à confirmer, infirmer et surtout compléter par la suite. En a été tirée une sélection, répondant au croisement de deux critères essentiels au regard du cahier des charges (ressort régional et présence de bâti subsistant, même en ruine), de manière à orienter les visites sur sites et la couverture photographique dans un premier temps, puis devant faire l’objet dans un second temps de notices développées.

Visites et couverture photographique

Comme elle le fait habituellement dans le cadre des inventaires cantonaux, la Région s’est chargé de la couverture photographique aérienne des sites sélectionnés, assurée par Jacques Philippot, photographe du service. Parallèlement au dépouillement des sources a été préparé un programme de visites sur sites qui se sont échelonnées en plusieurs sessions au cours des étés 2014 et 2015. Cette enquête de terrain a été menée avec Denise Borlée, afin d’évaluer dans la mesure du possible l’état du bâti subsistant et, le cas échéant, de répertorier mobilier et pièces lapidaires, ce qui ne constituait toutefois pas un objectif prioritaire de l’étude.

RÉSERVES : LIMITES ET PROBLÈMES

Sans surprise, l’enquête a été tôt confrontée à un certain nombre de réserves, inhérentes à ce genre d’exercice, tant sur le plan de l’accès aux données que de leur traitement. Les résultats de la base de données ainsi obtenue ne peuvent donc en aucun cas prétendre à l’exhaustivité générale.

Difficultés d’accès aux données

Au registre des limites, il faut rappeler le problème des sources manquantes, qu’elles aient été perdues (Mores) ou détruites (AD08 pour Chéhéry, Bonnefontaine, Élan) le plus souvent. C’est aussi le cas de la plupart des abbayes de moniales n’ayant pas survécu à la guerre de Cent Ans. On est alors réduit, dans le meilleur des cas, de s’en remettre aux données de seconde main (copies tardives, ou analyses partielles et superficielles).

Sur le terrain, les restrictions sont autres, soumises aux limitations d’accès aux propriétés privées pour les raisons les plus diverses : refus clairement signifiés ou donnés à comprendre (la Charmoye, granges de Trois-Fontaines, Cheminon, Hautefontaine, Beaulieu, etc.), indisponibilité des propriétaires (moisson à Montazin cellier d’Igny, absence à la Grâce Notre-Dame), difficultés matérielles à entrer en contact avec le propriétaire (l’Arrivour, Sellières, les Rosiers, Crilley grange d’Auberive, granges de Vauluisant) ou encore les chantiers en cours (Élan). Une limitation d’accès bien compréhensible fut imposée à Igny, seule abbaye encore occupée aujourd’hui (moniales), où une visite des lieux hors clôture (fouilles du Père A. Dimier) fut néanmoins consentie par la mère abbesse, qui doit être remerciée pour sa disponibilité et sa confiance. Plus insolite, l’imperméabilité du camp militaire de Mailly a empêché tout accès aux sites de plusieurs granges (la Charmoye, Clairvaux). De même, enfin, la mise en eau des lacs réservoirs de Champagne a immergé les vestiges d’anciennes granges (l’Arrivour, Hautefontaine).

Difficultés de traitement des données

Les aléas classiques de l’enquête de terrain mis à part, d’autres difficultés étaient attendues en particulier dans le traitement des données, maintes fois croisées dès la constitution de la liste initiale. En effet, l’analyse de l’information a rapidement mis en évidence la part d’incertitude inhérente à la détermination de la nature d’un grand nombre de sites (statuts, fonctions), conséquence directe de l’inégale qualité du matériel collecté (vestiges, sources dont plans, bibliographie, couvertures photographiques au sol et aérienne). C’est ainsi que 15 % des domaines individualisés sont restés mal définis (20% chez les moniales) par manque d’informations suffisamment significatives pour en dégager un profil.

Cette incertitude n’épargne aucun type de site, à commencer par certains monastères eux-mêmes.

Parmi les abbayes, il faut noter le cas particulier de Poulangy, maison de moniales bénédictines, puis de cisterciennes pendant moins d’un siècle seulement (1147-1223) avant de passer chanoinesses ; si ses domaines modernes sont connus, il n’en est pas de même pour sa période de soumission à Tart. Difficile de les intégrer au corpus sans émettre de doutes. Même cas de figure pour sa filiale Orimont, vraisemblable abbaye à ses débuts sans qu’il soit possible de déterminer précisément la nature de son statut dans les décennies suivantes (prieuré ? puis ferme). Non loin de là, Chézoy aussi a été une abbaye éphémère, unie à sa voisine Belfays, puis réduite à l’état de grange. Que dire encore des nombreuses communautés non reconnues par l’ordre mais constituées selon ses usages, telles que Beaucharmoy (52), Corrupt (52), finalement non retenues ici, pas plus d’ailleurs qu’Ormont (51-com. Breuil-sur-Vesle). Cette abbaye, fondée en 1234 par Jean de Courlandon, a été occupée par des cisterciennes vers 1236, puis remplacées par des augustines (ou prémontrées ?) dès 1248 en raison du vraisemblable échec de l’implantation (J. Lusse, ”Les religieuses en Champagne jusqu’au XIIIe siècle”, in M. Parisse (éd.), Les religieuses en France au XIIIe siècle, Nancy, 1989, p. 11-29) pour être transférées finalement à Meaux en 1629 (cf. G. Robert, ”Le temporel du clergé régulier du diocèse de Reims en 1384”, 1926, p. XXXII). Autre cas singulier que celui du Val-Serveux, considéré par certains auteurs (dont B. Joly, "Les chartes de fondation des abbayes cisterciennes au XIIe siècle dans le diocèse de Langres", Les Cahiers Haut-Marnais, n°167, 1986, p. 126) comme un prieuré dans l’orbite d’Auberive, avant d’en devenir l’une des granges (compté uniquement à ce titre).

Bien que type d’exploitation emblématique des cisterciens, la grange ne présente pas toujours un cas de figure simple à traiter ; où par exemple classer une grange ayant relevé successivement de plusieurs abbayes ? Que faire d’une grange ayant été auparavant une abbaye ? Mais ici, le problème majeur concerne bien l’incertitude du statut de l’exploitation, lorsque l’absence têtue de mentions claires (grangia) vient fragiliser l’évidence de caractéristiques pourtant bien identifiées, en un mot lorsque la fonction est mal aisée à définir ou à assurer. Quel sort réserver enfin à ces granges tardives, sans véritable spécificité cistercienne, que l’évolution des modes de gestion et de mise en valeur après le XIIIe siècle ne distingue plus des domaines laïques ni même des autres ordres, en raison notamment de la généralisation d’une terminologie vidée de son sens et de sa rigueur ?

Les moulins ont été retenus à titre indicatif essentiellement en raison de la complexité et de l’enchevêtrement féodal des droits pesant sur leur(s) propriété(s), les moulins sont souvent mentionnés mais rarement localisables avec certitude du fait de leurs changements de nom fréquents notamment ou de l’absence de repères. Les propriétés en sont par ailleurs mal assurées, les abbayes pouvant les posséder en totalité ou en partie seulement (parts), ou n’y avoir que des droits. Aussi, ceux qui ont été retenus, identifiés et localisés sont-ils majoritairement ou entièrement possédés, en tout cas estimés comme tels.

D’autres domaines polyvalents sont mal définis. Il s’agit souvent de petites fermes qui ne sont pas de création monastique, isolées ou au cœur de villages (signe des temps), provenant fréquemment de legs. S’ils dépendent bien d’abbayes cisterciennes, ils sont davantage tournés vers la gestion seigneuriale. Ils ne se différencient donc plus guère des autres exploitations laïques et annoncent le développement des domaines modernes.

Les domaines modernes matérialisent l’évolution amorcée par le déclin du modèle des granges ; la mutation vers le système seigneurial et les reconstructions postérieures aux conflits (XIVe-XVIIe siècles) ont engendré de nouveaux domaines résultant du démembrement des granges anciennes ou d’une reprise de la colonisation rurale. Ces exploitations (métairies, gagnages, fermes, censes) fonctionnant en relative autonomie, affermées par baux à des paysans censitaires, liées aux abbayes par les seuls revenus qui en étaient tirés, ne pouvaient être assimilées aux domaines médiévaux. Dès lors, quelle place fallait-il leur accorder, si ce n’est une catégorie particulière ?

Compte tenu de la perte de certains repères géographiques médiévaux, il était inévitable de rencontrer tout ou tard des problèmes d’identification des lieux mentionnés dans les actes. Au cœur de la problématique de ce projet, tout a été mis en œuvre (par croisement d’informations) pour réduire au maximum les incertitudes de localisation, qui de fait s’avèrent au final statistiquement très marginales : seuls 5 sites sur plus de 800 (dont 3 moulins) résistent jusqu’ici à toute localisation, pour lesquels aucun indice n’a été individualisé et un peu moins de 40 souffrent encore d’une localisation imprécise (commune identifiée ou présumée), soit moins de 5%, reliquat négligeable.

Ces précisions devaient être apportées pour éclairer les conditions d’établissement de la base de données alphanumérique.

RÉSULTATS

Un effectif pléthorique

836 sites ont été recensés, dont 116 en dehors de la région. Rappel important : cet effectif statistique, bien que conséquent, a été arrêté à la fin de 2015 pour des raisons purement pratiques liées au marché, mais il est bien sûr appelé à s’étoffer à l’avenir, à mesure que des investigations plus poussées seront menées dans d’autres liasses des fonds concernés et, accessoirement, dans les archives des ordres contemporains dont les monastères étaient riverains et/ou concurrents. Cet ensemble réunit :

- tous les sites identifiés dépendant d’abbayes champenoises et situés dans la région (676),

- tous les sites identifiés dépendant d’abbayes champenoises et situés en dehors de la région (116),

- tous les sites identifiés dépendant d’abbayes non champenoises mais situés dans la région (44).

De cet effectif ont été déduits les doubles-comptes, c’est-à-dire les sites relevant successivement de plusieurs temporels (exemple de la grange du Breuil (10), ancienne grange prémontrée de Beaulieu, puis cistercienne de Boulancourt et enfin de Clairvaux). De la même manière, une abbaye de moniales devenue abbaye de moines, puis simple grange, n’a été enregistrée qu’une fois. Les 3 occurrences en revanche ont bien été prises en compte dans la base de données alphanumérique et cartographique. En termes de statistiques, il est assez vain de se risquer à des comparaisons entre monastères tant les situations sont extrêmes. Opposer les temporels masculins et féminins n’a pas de sens (sinon en globalité), pas plus que ceux des moines entre eux, sauf à exclure les extrêmes tant l’écart qui sépare les chefs de files (Clairvaux, Morimond) des maisons modestes (Vaux-la-Douce, Chéhéry) est vertigineux. On peut toujours tenter d’établir des moyennes par abbaye, mais les résultats seront à pondérer selon l’importance hiérarchique des sites.

Le plein et le vide : Cîteaux comme marqueur spatial de la marginalité

En consultant la carte générale (cf. carte, ill. IVR21_20175100002), de grandes tendances se dégagent. L’implantation cistercienne dans la région Champagne-Ardenne est très inégale, laissant apparaître des concentrations de sites d’autant plus importantes que la densité d’abbayes est localement forte. En toute logique. Qu’on se réfère aux diocèses anciens ou aux territoires politiques, les abbayes relèvent majoritairement d’une situation de périphérie, à l’ouest côté royaume comme à l’est, côté empire (marches lorraines et barroises). Le contexte ”marchisant” s’amplifie au sud, où la frontière d’empire (Barrois et Comté) se soude aux comté de Champagne et duché de Bourgogne, accentuant les divisions d’un espace que l’intercalation de plusieurs entités tampon subsistantes, plus ou moins indépendantes comme les comtés d’Auxerre-Tonnerre-Nevers, vient encore compliquer. C’est l’essence-même du diocèse de Langres. Les exemples de Morimond et Vaux-la-Douce sont parmi les plus emblématiques à cet égard, comme aussi ceux de Bonnefontaine, la Valroy, Igny, Trois-Fontaines, Argensolles, le Reclus, la Chalade, etc. C’est aussi la Champagne des forêts, « l’arc de fer et de bois » de R. Brunet (Champagne, Pays de Meuse, Basse Bourgogne, 1981) jalonné par les massifs de Brie, du pays d’Othe, de Champagne humide, du plateau de Langres, du Barrois, du Bassigny, d’Argonne, des Crêtes pré-ardennaises et de l’Ardenne. À l’inverse, comme c’est encore le cas de nos jours, le plateau crayeux —cœur de la Champagne— est vide. Seul l’antique chef-lieu châlonnais en émerge, imité par un chapelet de bourgades s’égrenant au fil des principales vallées, qui percent le désert de craie comme autant d’oasis. À y regarder de plus près cependant, les cisterciens n’ont pas systématiquement fui la crayeuse car les sites grangiers ne sont pas rares entre Marne et Seine. C’est que l’économie agricole de cette steppe avait des spécificités, bien comprises par ailleurs. Plus au nord en revanche, l’espace d’entre Marne et Aisne, pourtant similaire, est resté en dehors du mouvement : zone répulsive ou forteresse imprenable ? Les données de l’implantation monastique pourraient s’apparenter à un effet ”Cluny”, caractérisé ici par l’antécédence et la mainmise des vieilles abbayes (péri-)urbaines rémoises (Saint-Remi, Saint-Denis, Saint-Nicaise, Saint-Thierry) et châlonnaises (Saint-Pierre-aux-Monts, Toussaints) sur le maillage paroissial d’un arrière-pays rural (patronage, biens fonciers, droits, etc.).

Au total, la logique de l’emprise cistercienne en Champagne tient aux principaux facteurs déjà évoqués, en particulier la concordance entre disponibilité de l’espace (périphéries territoriales), milieu favorable et idéaux de la réforme monastique. Toutefois, une partie des abbayes de moniales échappe à ce modèle et s’érige en contre-exemples (Notre-Dame des Prés, Clairmarais, la Piété-Dieu, le Jardin), conformément aux spécificités de ces fondations répondant souvent à des contingences locales.

Domaines cisterciens de Champagne-Ardenne (© Ch. Wissenberg)Domaines cisterciens de Champagne-Ardenne (© Ch. Wissenberg)

De l’analyse …

La carte générale des sites précitée —base de données cartographique— est le premier résultat tangible de l’exploitation du matériel documentaire accumulé. Elle a été construite sur fond géoréférencé (à échelle de 1/100 000) de concert avec la base de données alphanumérique, conçue comme cadre d’identification, de catégorisation et de hiérarchisation des sites, appelée à nourrir les données attributaires de chaque point généré. Dans la mesure où les informations étaient suffisantes, faute de quoi les hypothèses sont restées grevées des réserves d’usage (cas incertains évoqués plus haut), chaque site a été affecté à l’une des catégories suivantes : abbayes, granges, celliers, relais urbains, sites proto-industriels, moulins, domaines mal définis, domaines modernes, cas particuliers (cf. diagramme, ill. IVR21_20175100003).

Répartition des sites cisterciens champenois par types (© Ch. Wissenberg)Répartition des sites cisterciens champenois par types (© Ch. Wissenberg)

- Abbayes : on compte donc 44 abbayes en tout, 23 d’hommes, 21 de femmes (dont Orimont, au statut mal connu et hypothétique), y compris dans le cas d’un remplacement postérieur par des moines. La diversité est extrême. Aucun site nouveau n’a été mis au jour, les inventaires topo-bibliographiques et autres études n’ayant omis aucun établissement attesté par les sources.

- Granges (hors celliers) : 235 occurrences attestées, dont 208 dépendant d’abbayes masculines contre seulement 27 de moniales. Sans surprise, c’est l’effectif principal, représentant 28% de l’ensemble. Normalement, les sites concernés doivent avoir été mentionnés comme grange au moins une fois dans les sources, ou à défaut bénéficier de très fortes présomptions, indices probants à l’appui. Bien que démesurément favorable aux moines, cette valeur statistique doit être considérée avec précaution en raison de son instabilité dans le temps, car certaines granges ont été éphémères, remplacées rapidement par d’autres, cédées à des tiers ou encore échangées. Deux cas peuvent l’illustrer : la grange de Meixericourt (10), donnée à l’abbaye de Boulancourt, qui l’a exploitée pendant 1 an et demi et finalement revendue, et Chézoy, ancienne abbaye, devenue grange de sa voisine Belfays, puis de Morimond. Cette valeur masque aussi des réalités très différentes qui opposent par exemple les grandes granges de Clairvaux à celles de Vaux-la-Douce ou d’Élan. Les écarts comptables observés entre les extrêmes rendent toute moyenne vaine. Leur fonction est aussi souvent mal aisée à définir, ne laissant entrevoir que quelques tendances, sans plus, sauf en ce qui concerne les celliers, salines, forges et autres ardoisières ; ces cas précis ont d’ailleurs été répertoriés par souci de différenciation en sites proto-industriels, mais il s’agit bien de granges à part entière. Enfin, cette valeur ne dit rien non plus du statut d’un domaine qui s’avère parfois obscur, changeant dans le temps : la grangia des XIIe et XIIIe siècles, parfois muée en horreum ou domus, résiste mal au galvaudage de son modèle et de sa dénomination après le XIVe siècle. La terminologie cistercienne subsiste mais perd son sens, sa nature primitive —disparue avec les convers— se dissolvant dans le mode d’exploitation indirecte par baux et fermage. La grange s’adapte et se mue en métairie, gagnage, cense et autre ferme.

- Celliers (granges viticoles) : en dépit d’une certaine difficulté à mettre clairement en évidence une spécialisation franche, 35 celliers ont été identifiés (4%), dont 29 dans les temporels de moines, aidés en cela par une toponymie plus signifiante qu’ailleurs (ex : le Pressoir) et l’analyse topographique (exposition et terroir). La qualité de répartition des actes dans les cartulaires des grands monastères a bien sûr contribué à l’individualisation de quelques celliers ou granges viticoles, mais ce cas de figure reste minoritaire par rapport aux habituelles associations vignes-maison (ou grange) avec pressoir, prés, bétail, champs, etc. Le cellier, qui ne dit pas son nom, n’est bien souvent qu’une grange polyvalente avec un accent particulier porté à la vigne. D’ailleurs, plusieurs d’entre elles ont aussi une fonction viticole. L’implantation des celliers préfigure les vignobles actuels et la mise à profit de conditions favorables (versants orientaux des côtes) mais rappelle aussi l’omniprésence de la vigne jusqu’aux marges ardennaises, avant que la crise phylloxérique et la révolution des transports ne la fassent disparaître des terroirs inadaptés au faible potentiel qualitatif.

- Relais urbains : en lien étroit avec les vignobles dont ils ne se dissocient quelquefois pas, les relais urbains mentionnés et présumés sont au nombre de 95 (11%), dont 79 relevant d’abbayes masculines. Si, pour les femmes, la vocation de refuge devint assez rapidement une évidente préoccupation première ainsi qu’une source de rentes, pour les hommes en revanche de tels pied-à-terre avaient un rôle pratique et stratégique, les villes étant souvent choisies comme autant d’étapes sur les itinéraires fréquentés vers des granges spécialisées éloignées, ou vers Cîteaux pour le chapitre général. Certaines abbayes comme Clairvaux et Morimond bien sûr, mais aussi Auberive et Longuay, ont d’ailleurs eu une fonction d’hôtellerie-relais au service de cette grand-messe annuelle. Mais c’est surtout dans les villes épiscopales que les cisterciens ont cherché à s’implanter en Champagne, lieux de refuge et de contact avec le pouvoir ecclésiastique et temporel, importants comptoirs commerciaux aussi : Troyes, évêché, capitale comtale et ville de foires en a compté au moins 10, comme Châlons, et 7 au moins à Reims. Bien que dépendant de Langres, Dijon, capitale ducale et ville viticole, abrita de nombreux celliers et hôtels d’abbayes en tant qu’étape ultime avant le chef d’ordre.

- Sites proto-industriels : procédant de la même logique d’adaptation aux conditions du milieu que les celliers, la répartition des 38 sites proto-industriels (5%) —domaine exclusivement masculin— exprime avec plus de force encore la dépendance aux ressources du sous-sol en métaux, sel, argile ou ardoise. Dans les sites miniers lorrains (Chaligny), bourguignons (La Chaume, Cussey) et champenois (principalement Wassy, plateau de Langres, Barrois, Ardenne), des granges et autres ”maisons” ont été constituées, qui se sont effacées avec l’épuisement de la ressource, sa non-rentabilité ou sous l’effet de contingences extérieures. Même constat dans les régions salifères, en Saulnois (Marsal, Vic) et Comté (Salins, Lons) où des structures adaptées ont succédé aux seuls droits initiaux (poêles, montées de muire). Pour sa part, l’Ardenne se singularise par l’ardoise ; trois abbayes au moins (Signy, Bonnefontaine et Foigny) ont exploité les meilleurs filons de Rimogne, principal centre ardoisier local, jusqu’à épuisement imposé par les conditions d’extraction. Les tuileries enfin sont signalées un peu partout, se déplaçant au gré de bancs d’argile temporairement exploités.

- Moulins : artisanat de proximité, les moulins sont étroitement liés au traitement polymorphe des matières premières indispensables à la vie du monastère (farine, huile, cuir, peaux, etc.). Ils sont donc très répandus, jusque sur le moindre ruisseau. 111 d’entre eux ont été relevés (13%), dont 77 dans les temporels masculins. Cette valeur est partielle car elle ne comprend pas les moulins ”cachés” dans les granges, au nombre de 25 supplémentaires. Les installations dépendent des cours d’eau, de préférence pérennes et suffisants. Lorsque ceux-là font défaut (milieu karstique), les moulins à vent sont le seul recours pour compléter le dispositif (la Valroy par ex.). Les moulins sont sans doute les sites qui ont le plus souvent changé de nom ; une part non négligeable des nombreuses mentions rencontrées au fil de la chronologie documentaire, qui brouillent les pistes jusqu’à plus ample informé, fait double-emploi et devrait pouvoir être extraite. Les propriétés sont mal définies et complexes : les abbayes peuvent les posséder en totalité ou en partie seulement (parts), ou n’y avoir que des droits, ou encore les louer ce qui constitue un revenu souvent conséquent. Ceux qui ont été retenus, identifiés et localisés sont majoritairement ou entièrement possédés et ne sont apparus qu’à la faveur de contestations. Beaucoup d’autres restent donc à découvrir, à identifier et à localiser.

- Domaines mal définis : lorsque les informations manquent, beaucoup de domaines demeurent mal définis. C’est le cas pour 15% des sites (128 au total, dont 95 chez les moines), soit l’équivalent de la moitié des granges ! Dans l’ensemble assez tardifs, du cours voire de la fin du XIIIe siècle, ils présentent la particularité de n’être jamais cités comme grange, mais plutôt comme ”maison”, terme générique sans consistance claire. Ce constat renvoie à une question essentielle touchant à l’origine, au concept et au fonctionnement mêmes des granges, point délicat à éclaircir. Quelle est la raison de cette différenciation ? Pourquoi le statut de grange ne fût-il jamais atteint ? Des entraves de nature diverses en étaient-elles la cause ? En Champagne et ailleurs, les domaines de ce type étudiés, qui s’apparentent à de petites fermes plus ou moins isolées ou situées au contraire dans des villages, procèdent souvent de donations sous forme de legs testamentaires, d’héritages assortis de clauses juridiques garantissant par exemple la jouissance du bien, sa vie durant, au bienfaiteur. Une libéralité moins spontanée qu’au XIIe siècle, réalisée dans un cadre familial moins désintéressé, plus enclin à un compromis entre souci de préservation patrimoniale et bénéfices attendus (sépulture à l’abbaye, messes anniversaires, prières perpétuelles pour le donateur, etc.). Ces domaines déjà constitués entrent dans des temporels achevés pour l’essentiel. Les moines ne refusent plus désormais (si tant est qu’ils l’aient fait) des aumônes réelles ou déguisées qui, un siècle auparavant, auraient été contraires aux statuts de l’ordre. Les parcelles diverses, qui accompagnent les transactions, laissent transparaître la polyvalence de tels petits domaines ruraux, qui semblent matérialiser aussi l’évolution vers un nouveau type de gestion, associant réseau de granges, mis en place dans le cadre de la législation, et semis de propriétés surimposées et intercalaires, acquises de manière passive au mépris des directives anciennes dans une logique essentiellement rentière.

- Domaines modernes seigneuriaux : étalée sur un temps assez long allant de la guerre de Cent Ans à la Révolution, l’évolution moderne des temporels cisterciens se caractérise à la fois par les campagnes de reconstructions sur les ruines des désastres répétés, et par les conséquences directes de la pénurie de main d’œuvre converse, ayant entraîné toute une série d’adaptations à de nouvelles conditions de fonctionnement. De ces deux facteurs essentiels résulte la création de nouveaux domaines, soit sur les cendres de granges anciennes qu’il n’était plus possible de rétablir, soit par démembrement de ces dernières. 145 sites au total ont été identifiés comme tels (soit 17%), dont seulement 34 dans les abbayes de moniales. À cela, une raison simple : outre leur moindre importance, plus de la moitié d’entre elles avait déjà soit disparu à la fin du XVe siècle, soit été réduite au rang de petits prieurés de moines, voire de grange, et aucun accroissement domanial n’y était plus imaginable. Les temporels masculins en revanche se sont considérablement accrus pendant les temps modernes, notamment en recueillant les biens de moniales (Morimond) justement, mais aussi par création de nouvelles fermes, par achat aussi et démembrements de domaines médiévaux. Contraints au mode de faire valoir indirect (fermage, location), voire "semi-" direct lorsqu’un convers continuait d’administrer une ancienne grange avec du personnel domestique de l’abbaye (cas à Morimond et Auberive), les moines n’ont eu d’autre choix pour subsister et exploiter leurs domaines que d’adopter une gestion de type seigneurial. Ainsi, nombre de fermes sont nées de baux de terres à vie, à charge pour les preneurs de réparer ou d’édifier de nouveaux bâtiments. Les temporels de Boulancourt, Clairvaux et Morimond illustrent bien les divers aspects de cette mutation (achats de domaines entiers, installation de maisons seigneuriales dans les villages à la manière bénédictine…).

- Cas particuliers : le recensement a enfin permis de dégager quelques sites originaux, marginaux en nombre (5) mais préfigurant d’une certaine manière l’évolution vers les temps modernes. C’est par l’intermédiaire de quelques abbayes champenoises qu’ont été fondées plusieurs villeneuves au XIIIe siècle en pariage. Les aspirations politiques et les efforts comtaux dans ce mouvement sont bien connus. Comme les prémontrés, les cisterciens ont été sollicités pour leurs terres, là où les comtes projetaient de jalonner de fondations nouvelles leur progression vers l’est. Plusieurs granges furent ainsi sacrifiées, leur territoire mis à disposition et divisé en lots à bâtir et en terres à cultiver par des hôtes et colons, que des conditions avantageuses devraient attirer. Les moines se réservaient alors l’usage du pourpris initial, où s’élèverait la maison seigneuriale. La Crête est à l’origine de créations ex nihilo des villages de Chantraines, Consigny (sa voisine prémontrée Septfontaines l’imitant à Blancheville). De même les granges de Suizy (la Crête), Grand-Rupt et Levécourt, Angoulaincourt (Morimond), puis Draize (Signy) et plus tard encore Balnot (Quincy) ont-elles été transformées en villeneuves, à l’origine des villages de Bourdons-sur-Rognon, Levécourt, Lavilleneuve, Draize et Balnot-la-Grange). D’autres granges, dont les archives sont dépourvues de documents probants, ont peut-être connu une évolution similaire (Chappes, Waleppe ?, Quincerot, Chaserey, le Breuil, Perthes-lès-Brienne, etc.) et cela au même titre que les abbayes elle-mêmes, autour desquelles l’habitat a fini par s’agglomérer de manière soit spontanée soit encadrée (Auberive, Vaux-la-Douce, Signy, Élan, Trois-Fontaines, Belmont). Au registre des cas particuliers, on citera encore pour mémoire les établissements hospitaliers (léproserie, maison-Dieu) confiés aux soins des religieux (-ses), à Reynel (Benoîtevaux) et au Chêne (Mores).

Il faut le rappeler, alors que le cadre de cette recherche n’autorisait que trop peu de phases d’approfondissement, il est à souhaiter que de futurs travaux ciblés complèteront les principaux résultats qui ont nourri cette synthèse. Pour les raisons déjà évoquées (fondations tardives, faiblement dotées et fragiles), il y a peu de chances en revanche de réduire la dissymétrie d’un matériel recensé, où les moniales ne comptent que pour 20 % (172 sites seulement contre 664 chez les hommes).

… à la restitution

La restitution des données traitées s’inscrit dans un double souci de contribution scientifique et de respect du cahier des charges. Autant que possible, chaque site a été replacé dans l’histoire de l’abbaye dont il dépendait, et dans l’évolution et la composition de son temporel. Ces informations ont été portées aux notices historiques des abbayes.

La base de données de l’Inventaire impose cependant un certain nombre de restrictions liées au système d’indexation régional. Ainsi, entraîne l’ouverture d’un dossier dans Gertrude tout site répondant aux impératifs suivants :

- localisation intra-régionale,

- bâti subsistant (au moins sous forme de vestiges significatifs) ou, à défaut, conservation d’une documentation figurée intéressante (permettant de renseigner des champs de notices descriptives), voire de pièces lapidaires. Le bâti postérieur à l’Ancien Régime, soit des XIXe et XXe siècles, n’a pas été considéré comme un critère d’exclusion mais au contraire comme un témoin vivant de l’héritage cistercien (continuité de l’exploitation).

Dans ce cadre, tous les sites d’abbayes même détruits ont fait l’objet d’un dossier parent, soit 44. Parmi les 792 autres sites, seuls 151 ont été à leur tour retenus, portant à 195 le nombre total de dossiers, soit près de 25% de l’effectif de départ. À l’opposé, 641 sites ont donc été écartés pour ne pas se situer dans les limites administratives de la région, pour ne conserver aucun vestige ni documentation significatifs, pour ne pas avoir été localisés avec suffisamment de précision (donc détruits sans trace) même s’ils étaient historiquement renseignés. Autres cas d’exclusion qu’il est nécessaire de détailler, deux sites éphémères : Meixericourt (51), grange de Boulancourt pendant une année seulement ! Et Ormont (51- com. Le Breuil-sur-Vesle), petit monastère fondé pour des moniales cisterciennes en 1234 mais remplacées par des chanoinesses dès 1248 (1243 pour Le Long) de manière définitive, la greffe n’ayant pas pris (J. Lusse). En revanche, Chézoy (52- com. Val-de-Meuse), abbaye tout aussi éphémère attestée avant 1172 mais très tôt supprimée, a quant à elle été conservée car sa transformation en grange de sa voisine Belfays, puis de Morimond, l’a maintenue au sein de l’ordre jusqu’à la Révolution.

Suivant le processus de saisie, chaque dossier comporte un panel d’informations sur l’identification, la localisation et l’histoire du site (bibliographie à l’appui en annexe), sur la description le cas échéant des bâtiments et vestiges dans leur état actuel, mais aussi ancien d’autant que les sources écrites et iconographiques le permettent ; enfin, l’appareil documentaire est constitué d’un ensemble d’illustrations, dûment référencées et sélectionnées pour leur pertinence. Au total, 726 fiches ”illustrations” ont été entrées.

Des avancées notables

L’analyse du matériel a très tôt livré une liste de sites incertains, inconnus, dépourvus d’indices permettant d’aborder quelques pistes. Ceci expliquant cela, les dictionnaires topographiques eux-mêmes n’étaient pas d’un grand secours. Finalement, au terme d’innombrables croisements d’informations, presque tous (sauf 3) ont été localisés avec précision, la commune demeurant le degré de localisation le plus élevé dans le pire des cas. Comme de juste, le recours aux sources s’est révélé payant, quelquefois fort tardivement, et la documentation cartographique a été particulièrement précieuse. Menée à bon escient, l’interrogation des plans anciens tirés de la série H en général et complétés par d’autres fonds, n’a pas manqué de livrer de décisifs indices et informations. Même de petits plans en apparence anodins, griffonnés à la plume dans quelque registre de baux, de comptes ou d’inventaires des biens, ont montré leur utilité pour peu que l’on soit en mesure d’en restituer le contenu sur les cartes et plans actuels. Parallèlement aux fonds réguliers et séculiers, l’exploitation de milliers de plans cadastraux, facilitée par leur mise en ligne, n’a jamais cessé d’apporter son lot de satisfaction, sans jamais se départir de la prudence nécessaire et des réserves requises. Au tableau des avancées significatives, il faut citer notamment les granges de Trois-Fontaines, Rancières et la Houssière (qui a bénéficié d’échanges fructueux avec Jackie Lusse, qui doit être remercié ici), la grange de Cheminon, Fritigny, quelques hypothèses réétudiées et affermies sur les granges du Reclus (Les Épées), de Morimond-Chézoy (terre de Choes), d’Écurey (Bailly), etc. Des temporels, que l’on espère sinon complets du moins en bonne voie, ont été restitués pour Élan, l’Amour-Dieu, Beaulieu ou encore Belmont, ces fonds demeurant sans inventaire ou très amoindris (Élan), ajoutant à l’histoire de ces abbayes quelques nouveaux pans.

Un mot encore du bilan de l’inventaire architectural. Le constat est d’abord celui de pertes immenses : des quelque 836 sites recensés, 55% ont été détruits. Les 45% restants sont donc des sites ”vivants” qui prennent de multiples formes : ferme, hameau, village, quartier urbain, moulin, château, etc. Une petite part de ces derniers est aujourd’hui en ruines. Sur les 44 sites abbatiaux, 4 seulement ont été totalement détruits sans laisser de traces visibles et 15 conservent encore du bâti médiéval sous la forme de vestiges, voire de bâtiments plus ou moins complets. Mêmes si certains d’entre eux demeurent mal ou pas étudiés, ils étaient néanmoins tous connus d’emblée. Les découvertes sont plutôt à mettre au crédit des granges. Que reste-t-il des 300 sites de granges au sens large —celliers et forges compris— ? 50% d’entre eux exactement sont toujours habités ou exploités, des (anciennes) fermes pour la plupart mais aussi quelques villages, hameaux et manoirs. Les sites, où l’on ne rencontre plus que des vestiges ne représentent que 5%. Enfin, sur ces 150 anciennes granges encore ”vivantes”, seuls 11 sites comportent toujours des témoins médiévaux et 7 autres quelques pièces lapidaires. Compte tenu par exemple du passé récent du Porcien et du sort du site de la Valroy en 1918 (ligne de front), se trouver face à des bâtiments du XIIIe siècle dans les fermes de Lacroix et de la Grange-aux-Bois (08) ne releva pas de l’évidence.

Aires d'études Ardennes, Aube, Marne, Haute-Marne